Benoît XII (1334 - 1342)

Tirée du Catholic Encyclopedia, Londres, 1913
Benoît XII

(JACQUES FOURNIER)

Le troisième pape d'Avignon, né à Saverdun dans la province de Toulouse, élu le 20 décembre 1334; décédé en Avignon le 24 avril 1342. On ne sait rien de sa famille ni de son enfance. Dans sa jeunesse, il devint moine cistercien au monastère de Boulbonne, d'où il passa à celui de Fontfroide, dont l'abbé était son oncle naturel, Arnold Novelli, nom sous lequel Fournier était aussi connu. Il étudia à l'université de Paris, où il passa un doctorat de théologie. Par la suite il fut nommé abbé de Fontfroide, succédant à son oncle qui fut nommé cardinal le 19 décembre 1310. En décembre 1317 il devint évêque de son diocèse natal de Pamiers, fut transféré à Mirepoix le 26 janvier 1327 et fut nommé cardinal par le pape Jean XXII le 18 décembre 1327. A la mort de ce dernier, le 4 décembre 1334, les cardinaux en conclave, dont la plupart étaient opposés au retour à Rome, exigèrent du cardinal de Comminges, dont l'élection semblait assurée, la promesse de rester en Avignon. Son refus précipita une recherche imprévue de candidats. Au premier tour de scrutin, le 20 décembre 1334, de nombreux électeurs, pensant marquer ainsi l'esprit du conclave, votèrent pour l'improbable cardinal Fournier qui, bien qu'il fût l'un des rares hommes de réel mérite dans le collège, n'était que peu considéré en raison de ses origines obscures et de son manque de richesses et de partisans. Il étonna le conclave en regroupant sur son nom les deux-tiers de voix nécessaires. Le 8 janvier 1335, il fut intronisé sous le nom de Benoît XII.

Résolu à rétablir la papauté à Rome, Benoît marqua son accession en fournissant des dons pour la restauration de la basilique Saint-Pierre et du Latran. Il se prépara à accepter la pétition d'une députation romaine sollicitant son retour, mais ses cardinaux lui représentèrent l'impossibilité de vivre dans une Italie en perpétuelle guerre de factions. Ils avaient raison, quels que furent leurs motivations, et Benoît céda. Dans la détresse d'une maladie critique, il proposa en guise de compromis le transfert de sa cour à Bologne. Les cardinaux remontèrent la pente raide de l'obéissance, et Benoît décida de rester à Avignon, tandis qu'en 1339 il commença à construire le massif château pontifical qui s'y trouve encore. Toujours soucieux de l'Italie abandonnée, il envoya souvent de l'argent pour secourir les populations touchées par la famine et restaurer les églises. La réforme des abus fut le principal souci de Benoît. Aussitôt après son élévation il renvoya à leurs bénéfices les clercs inutiles en Avignon, et menaça de châtiments sommaires les violateurs de l'obligation de résidence. Il révoqua les scandaleuses «avances» consenties par ses prédécesseurs et interdit l'octroi de bénéfices in commendam. Il condamna les invraisemblables « pluralités » et octroya les bénéfices avec une discrimination si consciencieuse que plusieurs restèrent longtemps vacants, et donna ainsi cours à la calomnie qu'il se réservait leurs revenus. Il s'éleva vigoureusement contre l'appât du gain chez les ecclésiastiques; il régula les taxes par des documents publiés par les bureaux pontificaux, fit de la visite épiscopale un moindre fardeau financier pour le clergé, abolit la pratique des contresignatures pour les requêtes adressées à la papauté, qui était extrêment lucrative pour les officiers vénaux; et établit le Registre des Supplications pour le contrôle de telles pétitions. Abhorrant le népotisme, il n'accorda de préférence qu'à un seul membre de sa famille, en nommant l'éminent Jean Bauziant archevêque d'Arles, et en déférence pour l'insistance des cardinaux; Il découragea son unique nièce d'épouser les nobles prétendants qui se pressaient autour d'elle et lui conseilla d'épouser un garçon de rang modeste comme elle. Une légende, rapportée par Aegidius de Viterbe (d. 1532) rapporte qu'il disait « Un pape devrait être comme Melchisedech, sans père, ni mère, ni généalogie ». La réforme monastique mit particulièrement son zèle en évidence. Cistercien lui-même, il chercha à ressusciter la ferveur monastique primitive et la dévotion à l'étude. Des décrets pertinents et des visites aux monastères attestent cette sollicitude pour la renaissance monastique.

Théologien érudit, il fut un évêque, un cardinal et un pape hautement intéresé par les discussions scolastiques. Il termina la controverse sur la question épineuse de savoir si les bienheureux défunts jouissaient de la vision béatifique avant ou après le Jugement Dernier. Jean XXII avait défendu la seconde position et suscité ainsi de vigoureuses discussions. Ayant à coeur de résoudre cette question, Benoît entendit la position des défenseurs de la vision différée et, avec une commission de théologiens, se donna quatre mois de recherche patristique. Leurs travaux s'achevèrent dans la proclamation (29 janvier 1336) de la bulle « Benedictus Deus » définissant la vision intuitive immédiate de Dieu par les âmes des justes qui n'ont aucune faute à expier. Egalement zélé pour la préservation de la foi, il incita les évêques des régions infectées à la vigilance face à l'hérésie et encouragea l'usage des remèdes préventifs de l'inquisition. Il combattit énergiquement les doctrines anti-papales que les théoriciens ecclésiastico-politiques de la période troublée d'Avignon avaient répandues, et qui étaient malheureusement soutenues par une école de franciscains égarés. Désespéré par la déloyauté répandue en Irlande, il tenta de persuader Edouard III d'établir l'Inquisition dans son royaume et le pressa d'assister les évêques irlandais dans leur lutte contre l'hérésie. Mais, bien que le plus ardent ennemi de l'hérésie, Benoît fut remarquablement patient et aimant dans sa façon de traiter les hérétiques. Il rechercha également la réunion de l'Eglise d'Orient avec Rome à travers un délégué de l'empereur Andronicus, dont il fut toutefois obligé de mettre en doute la sincérité; il manifesta sa sollicitude envers l'Eglise d'Arménie qui, au début du quatorzième siècle, souffrit des invasions mahométanes, secourant les infortunés dans les questions temporelles et guérissant les tensions doctrinales qui avaient longtemps mis l'Arménie à la marge du schisme.

Dans les affaires purement ecclésiastiques, le pontificat de Benoît est à porter à son crédit, car il fut profitable et productif pour l'Eglise. Pieux, prudent et ferme, il se battit consciencieusement pour répondre aux besoins de l'Eglise dans une période critique. Dans ses relations politiques, il n'eut toutefois pas beaucoup de succès. Inexpérimenté politiquement, il avait peu de goût pour la diplomatie et une connaissance imparfaite des hommes et des affaires du monde. Les motifs de conflits politiques ne lui apparaissaient pas clairement, et son hésitation et ses positions changeantes en ce domaine contrastaient malheureusement avec sa fermeté et son esprit de décision dans les affaires ecclésiastiques. Bien que résolu à agir en toute indépendance vis-à-vis de Philippe VI de France, ce dernier arriva généralement à soumettre le pape à sa politique. Il aida à empêcher son retour à Rome. Il frustra son désir d'obtenir la paix avec l'Empereur Louis de Bavière que Jean XXII avait excommunié pour avoir fomenté une sédition en Italie, s'être proclamé lui-même roi des Romains et avoir installé un anti-pape. Désireux de l'absoudre si seulement il acceptait de se soumettre à l'Eglise, Benoit exposa aux envoyés de Louis de généreux termes de paix (juillet 1335). Mais Philippe, avec l'aide des cardinaux, persuada le pape que sa générosité encourageait l'hérésie et la rébellion. Benoit céda. Trois fois les envoyés impériaux vinrent à Avignon, mais l'influence frnaçaise prévalait et, le 11 avril 1337, Benoit déclara impossible d'absoudre Louis. Ce dernier, comme Benoit le craignait, s'allia avec Edouard III d'Angleterre contre la France. C'est en vain que le pape essaya de prévenir la guerre, mais il n'était pas de taille à combattre les rois et leurs alliés. Ses bons offices furent dédaignés, et il fut ensuite humilié par l'alliance de Philippe avec Louis, qui s'était aussi allié avec les ennemis politiques et ecclésiastiques du pape, et par le rejet par l'empereur de l'autorité du pape sur lui et, suprême insulte, par son usurpation du pouvoir papal en déclarant la nullité du mariage de Jean Henry de Bohême et Margaret Maultasch, pour que cette dernière pût épouser son fils, Louis de Brandebourg. Le roi de France entrava le projet de croisade de Benoît contre les infidèles, faisant de sa guerre contre l'Angleterre une excuse pour repousser sa promesse de mener les armées, et détourna même l'argent de la croisade pour financer ses propres guerres, en dépit des protestations du pape consciencieux. L'ardeur de Benoît pour la croisade trouva sa consolation en Espagne, où il encouragea la campagne contre les mahométans qui en 1339 envahirent la péninsule.

Benoit XII n'échappa pas aux calomnies. Réformateur, ennemi de l'hérésie, constructeur du palais papal d'Avignon, allié de la France malgré lui et ennemi de l'Allemagne, il se fit beaucoup d'ennemis dont les erreurs d'interprétation ont inspiré la plupart des portraits non-catholiques de son caractère. Beaucoup de mal a été fait à sa mémoire par la satire de Pétrarque qui, bien qu'amicalement reçu et honoré par Benoit, ressentit amèrement son échec de le ramener à Rome. Son obésité naturelle, également, stimula la caricature et alimenta des critiques injustifiées. Mais l'histoire s'offre à la vindicte et atteste que, bien qu'il échouât à résoudre les difficultés politiques successives dont il hérita, sa piété, sa vertu, son esprit pacifique, sa justice, sa droiture et sa fermeté dans la conduite de l'Eglise, son zèle pour la réforme morale et doctrinale et son intégrité de caractère furent au-dessus de tout reproche.


RAYNALDUS, in BARONIUS, Annales (Bar-le-Duc, 1872), XXV, 20-274; CHRISTOPHE, Hist. de la papauté pendant le XIVe siècle (Paris, 1853), II, 36-79; ROCQUAIN, La Cour de Rome (Paris, 1895), II, 437-463; PASTOR-ANTROBUS, History of the Popes (St. Louis, 1898), I, 83-86; VIDAL, Benoît XII: Lettres (Paris, 1902); DAUMET, Benoît XII: Lettres (Paris, 1889); Acta SS., XIII, 83-86; Liber Pontificalis, ed. DUCHESNE (Paris, 1886), II, 486, 527; MURATORI, Rerum Italicarum Scriptores f(Milan, 1734), III-XIII; LE BACHELET in Dict. théol. cath., II, 653-704, une étude théologique exhaustive dotée d'une bonne bibliographie.

JOHN B. PETERSON
Tiré de "Catholic Encyclopedia", copyright © 1913 by the Encyclopedia Press, Inc. Traduction française : Bertrand Blochet, Septembre 2004.