Clément XIV (1769 - 1774)

Tirée du Catholic Encyclopedia, Londres, 1913
Clément XIV

(LORENZO - OU GIOVANNI VINCENZO ANTONIO- GANGANELLI)

Né à Sant'Arcangelo, près de Rimini, le 31 octobre 1705; décédé à Rome le 22 septembre 1774. A la mort de Clément XIII, l'Eglise était dans une grande détresse. Le Gallicanisme et le Jansénisme, le Febrorianisme et le rationalisme étaient en rébellion contre l'autorité du Romain Pontife, les souverains de France, d'Espagne, de Naples, du Portugal, de Parme, étaient du côté des sectaires qui flattaient leurs préjugés dynastiques et, au moins en apparence, travaillaient au renforcement du pouvoir temporel contre le pouvoir spirituel. Le nouveau pape eut à faire face à une coalition de forces morales et politiques auxquelles Clément XIII avait en réalité bien résisté, mais qu'il avait échoué à renverser, ou même à endiguer. La grande question entre Rome et les princes Bourbon fut la suppression de la Société de Jésus. En France, en Espagne et au Portugal, la suppression avait eu lieu de facto; l'accession d'un nouveau pape fut l'occasion d'insister sur l'abolition de la racine et des branches de l'ordre, de facto et de jure, en Europe et dans le monde entier.

Le conclave se réunit le 15 février 1769. Rarement, s'il en fut, un conclave n'eut à subir autant d'ingérences, de basses intrigues et de pressions incontrôlées. Les ambassadeurs de France (d'Aubeterre) et d'Espagne (Azpuru) et les cardinaux de Bernis (France) et Orsini (Naples) menèrent la campagne. Le Sacré Collège, constitué de quarante-sept cardinaux, était divisé entre cardinaux de cour et Zelanti. Les derniers, favorables aux Jésuites et opposés aux ingérences du pouvoir séculier, constituaient la majorité. « Il est facile de prévoir les difficultés de nos négociations dans une assemblée ou plus des trois quarts des acteurs sont contre nous ». Ainsi écrivit Bernis à Choiseul, le ministre de Louis XV. L'objet immédiat des intrigants était de gagner un nombre suffisant de Zelanti. D'Aubeterre, inspiré par Azpuru, pressa Bernis d'insister pour que l'élection du nouveau pape dépende de son engagement écrit à supprimer les Jésuites. Le Cardinal, cependant, refusa. Dans une note à Choiseul datée du 12 avril 1769, il dit: « Obtenir du futur pape une promesse écrite, ou orale devant témoins, de supprimer les Jésuites serait une violation flagrante du droit canon et par suite une tache sur l'honneur des couronnes ». Le roi d'Espagne (Charles III) voulait en porter la responsabilité. D'Aubeterre objecta que la simonie et le droit canon ne tenaient pas face à la raison, qui réclamait l'abolition de la Société pour la paix du monde. Les menaces venaient maintenant à exécution; Bernis évoqua un siège de Rome et des insurrections populaires pour vaincre la résistance des Zelanti. La France et l'Espagne, en vertu de leur droit de veto, exclurent vingt-trois des quarante-sept cardinaux; et neuf ou dix autres, en raison de leur âge ou pour quelque autre raison, n'étaient pas papabili; il n'en restait que quatre ou cinq d'éligibles. Le Sacré Collège pouvait bien, comme Bernis craignait qu'il le fît, protester contre la violence et se séparer en se plaignant de ne pouvoir élire un candidat valable. Mais d'Aubeterre fut implacable. Il espérait intimider les cardinaux. « Un pape élu contre la volonté des Cours, écrivit-il, ne sera pas reconnu", et encore: « (...) Je crois qu'un pape de ce tempérament philosophique, c'est à dire sans scrupules, nullement accroché à ses opinions et ne poursuivant que ses propres intérêts, serait acceptable pour les Cours ». Les ambassadeurs menacèrent de quitter Rome à moins que le conclave ne se rendît à leurs vues. L'arrivée des deux cardinaux espagnols, Solis et La Cerda, ajouta une nouvelle force au camp des courtisans. Solis insista sur le fait que le futur pape devrait faire la promesse écrite de supprimer les Jésuites, mais Bernis ne voulut pas se rendre à une telle violation de la loi. C'est pourquoi Solis, soutenu dans le conclave par le cardinal Malvazzi et à l'extérieur par les ambassadeurs de France et d'Espagne, prit la chose en main. Il commença par sonder le cardinal Ganganelli sur sa volonté de faire la promesse exigée par les princes Bourbon, en lui présentant la chose comme indispensable à son élection. Pourquoi Ganganelli ? Ce cardinal était le seul frère religieux du Sacré Collège. D'humble naissance (son père avait été chirurgien à Sant'Arcangelo), il avait été élevé chez les Jésuites de Rimini et les Piaristes d'Urbino et, en 1724, à l'âge de dix-neuf ans, il entra dans l'ordre des Frères Mineurs de Saint François et changea son nom de baptême (Giovanni Vincento Antonio) pour celui de Lorenzo. Ses talents et ses vertus l'avaient élevé à la dignité de definitor general de son ordre (1741); Benoît XIV le fit Consultant du Saint Office, et Clément XIII lui donna la tiare cardinalice (1759), sur la demande, dit-il, du père Ricci, le général des Jésuites. Durant le conclave, il tenta de plaire à la fois aux Zelanti et au parti des Cours sans toutefois se compromettre avec aucun des deux partis. Pour finir il signa un papier qui satisfaisait Solis. Crétineau-Joly, l'historien des Jésuites, en donne le texte: le futur pape déclara « qu'il reconnaissait au souverain pontife le droit d'éteindre, en bonne conscience, la Compagnie de Jésus, pourvu qu'il observât le droit canon, et qu'il était souhaitable que le pape fît tout ce qui était en son pouvoir pour satisfaire les Couronnes. » Le papier original, cependant, ne se retrouve nulle part, mais son existence semble établie par les événements qui suivirent, et aussi par le témoignage de Bernis dans ses lettres à Choiseul (28 juillet et 20 novembre 1769). Ganganelli s'était ainsi assuré les voix des cardinaux de la Cour ; les Zelanti le jugèrent indifférent, voire favorable aux Jésuites; d'Aubeterre lui avait toujours été favorable, comme étant « un théologien sage et modéré » et Choiseul l'avait indiqué comme très bon sur sa liste des papabili. Bernis, soucieux d'avoir sa part dans la victoire des souverains, précipita l'élection. Le 18 mai 1769, Ganganelli fut élu par quarante-six voix sur quarante-sept, la quarante-septième étant la sienne, qu'il avait donnée au cardinal Rezzonico, un neveu de Clément XIII. Il prit le nom de Clément XIV.

La première encyclique du nouveau pape définit sa politique: Rester en paix avec les princes catholiques en vue de s'assurer leur soutien dans sa lutte contre l'irréligion. Son prédecesseur lui avait laissé un héritage de brouilles avec presque chaque puissance catholique en Europe. Clément se hâta d'apaiser autant qu'il le put par des concessions et des mesures conciliantes. Sans révoquer la constitution de Clément XIII contre les ingérences du jeune Duc de Parme dans les droits de l'Eglise, il s'efforça d'en retarder l'exécution, et lui accorda gracieusement une dispense pour épouser sa cousine, l'Archiduchesse Amélie, fille de Marie-Thérèse d'Autriche. Le roi d'Espagne, apaisé par ces concessions, retira l'édit anticanonique qu'il avait promulgué un an plus tôt en représailles contre le traitement infligé par le pape au jeune Duc de Parme, neveu du roi; il rétablit aussi le tribunal du nonce et condamna quelques écrits tournés contre Rome. le Portugal avait été coupé de Rome depuis 1760; Clément XIV commença une tentative de réconcilication en élevant au Sacré Collège Paulo de Carvalho, frère du fameux ministre Pombal; des négociations actives se terminèrent par la révocation, par le roi Joseph Ier, des ordonnances de 1760, qui étaient à l'origine de la rupture entre le Portugal et le Saint-Siège. Un grief commun à tous les princes Catholiques était la publication annuelle, le Jeudi Saint, de blâmes adressés par le pape; Clément abolit cette coutume dès le premier carême de son pontificat. Mais il demeurait la terrible question des Jésuites. Les princes Bourbon, quoique reconnaissants de plus petites concessions, n'auraient de cesse d'avoir obtenu le grand objet de leurs machinations: la suppression totale de la Société. Bien que persécutés en France, en Espagne, en Sicile et au Portugal, les Jésuites avaient encore de nombreux et puissants protecteurs; les juristes, aussi bien que la conscience publique, les protégeaient, eux et leurs nombreux établissements dans les électorats écclésiastiques d'Allemagne, du Palatinat, de Bavière, Silésie, Pologne, Suisse et dans les nombreux pays sujets de Marie-Thérèse, pour ne pas mentionner les Etats Pontificaux et les missions étrangères. La persécution des princes Bourbon était motivée par l'esprit du temps, représenté dans les pays latins par le philosophisme irréligieux de France, par le Jansénisme, le Gallicanisme et l'Erastianisme; probablement aussi par le désir naturel de recevoir une caution papale à leurs manoeuvres injustes contre l'Ordre, pour lesquelles ils se tenaient en accusés à la barre de la conscience Catholique. La victime de l'injustice d'un homme lui devient souvent un objet de haine; c'est la seule façon d'expliquer la conduite de Charles III, de Pombal, Tanucci, Aranda et Moniño.

Un reproche récurrent et presque unique contre la société des Jésuites était que les Pères dérangeaient la paix dès qu'ils s'établissaient fermement quelque part. L'accusation n'est pas infondée: les Jésuites dérangeaient en effet la paix des ennemis de l'Eglise, car, selon les mots d'Alembert à Frédéric II, ils étaient « les grenadiers de la garde du pape ». Le cardinal de Bernis, maintenant ambassadeur de France à Rome, avait reçu de Choiseul l'instruction de suivre les menées de l'Espagne dans la nouvelle campagne contre les Jésuites. Le 22 juillet 1769, il présenta au pape une note, au nom des trois ministres des rois Bourbon, Les Trois Monarques, qui disait « continuer à croire utile et nécessaire de détruire l'ordre des Jésuites, ils en ont déjà fait la requête à votre sainteté, et ils la renouvellent ce jour ». Clément répondit qu'il devait « consulter sa conscience et son honneur »; il demanda un délai. Le 30 septembre il fit quelque vague promesse à Louis XV, moins pressant que Charles III dans cette affaire. Ce dernier, campé sur la suppression immédiate de l'ordre, obtint de Clément XIV, sur la forte pression d'Azpuru, la promesse écrite de « soumettre à Sa Majesté un calendrier pour l'extinction absolue de la Société » (30 novembre 1769). Pour prouver sa sincérité, le pape commença les hostilités contre les Jésuites. Il refusa de rencontrer leur Général, le Père Ricci, et retira progressivement de son entourage leurs meilleurs amis; ses seuls confidents étaient deux frères de son propre ordre, Buontempo et Francesco; ni princes ni cardinaux n'entouraient son trône. Le peuple Romain, instatisfait de cet état de choses, et réduit à la famine par une mauvaise administration, manifesta ouvertement son mécontentement, mais Clément, tenu par ses promesses et pris dans les filets de la diplomatie des Bourbon, fut incapable de revenir sur ses pas. Le collège et le séminaire de Frascati furent enlevés aux Jésuites et mis entre les mains de l'évêque de la ville, le Cardinal d'York. Leurs catéchismes de carême furent interdits en 1770. Une congrégation de cardinaux hostiles à l'ordre visita le Collège de Rome et en fit expulser les Pères; le noviciat et le Collège Allemand furent aussi attaqués. Le Collège Allemand défendit sa cause avec succès, mais la sentence ne fut jamais exécutée. Les novices et les étudiants furent renvoyés à leurs familles. Un système de persécution similaire fut étendu à Bologne, Ravenne, Ferrara, Modène, Macerata. Nulle part les Jésuites n'offrirent de résistance; ils savaient que leurs efforts auraient été vains. le Père Garnier écrivit: « Vous me demandez pourquoi les Jésuites ne se défendent pas: ils ne peuvent rien faire ici. Toutes les issues, directes et indirectes, sont totalement bouchées, verrouillées à double tour. Le moindre mémoire de défense ne peut aboutir nulle part. Nul n'entreprendrait de le soutenir » (19 janvier 1773).

Le 4 juillet 1772 apparut sur la scène un nouvel ambassadeur d'Espagne, Joseph Moniño, Comte de Florida Blanca. Aussitôt il monta à la charge de la perplexité du pape. Il le menaça ouvertement d'un schisme en Espagne et probablement dans les autres Etats Bourbon, à la manière de celui qui eut lieu au Portugal entre 1760 et 1770. En contrepartie, il promit la restitution d'Avignon et Bénévent, toujours détenus par la France et par Naples. Tandis que la colère de Clément était soulevée par cette proposition simonique, son bon mais faible coeur ne put surmonter la crainte d'un large schisme. Moniño avait gagné. Il pilla ensuite les archives de Rome et d'Espagne pour fournir à Clément des motifs à la suppression promise. Moniño peut être tenu pour responsable de la Brève Dominus ac Redemptor, pour ses faits et attendus; le pape n'y contribua que pour la forme de sa suprême autorité. Cependant, Clément continuait à harasser les Jésuites de ses propres dépendances, peut-être pour préparer le monde catholique à la brève de suppression, ou peut-être dans l'espoir que sa sévérité apaiserait la colère de Charles III et empêcherait l'abolition de l'ordre entier. Jusqu'à la fin de 1772 il trouva encore quelque soutien contre les rois Bourbon en la personne du Roi Charles Emmanuel de Sardaigne et celle de l'Impératrice Marie-Thérèse d'Autriche. Mais Charles Emmanuel mourut, et Marie-Thérèse, faisant droit aux prières importunes de son fils Joseph II et de sa fille la Reine de Naples, cessa de plaider le maintien de la Société. Ainsi, abandonné à lui-même, ou plutôt à la volonté de Charles III et au manège de Moniño, Clément commença, en novembre 1772, la composition de la Brève d'abolition, qu'il lui fallut sept mois pour terminer. Elle fut signée le 8 juin 1773; dans le même temps, la congrégation des cardinaux fut nommée pour administrer les biens de l'ordre supprimé. Le 21 juillet les cloches du Gesù sonnèrent l'ouverture de la neuvaine annuelle précédant la fête de Saint Ignace; le pape, en les entendant, remarqua: « Elles ne sonnnent pas pour les saints mais pour les morts ». La Brève de suppression, signée le 8 juin, porte la date du 21 juillet 1773. Elle fut portée au Gesù à la connaissance du général (le Père Ricci) et à ses assistants le soir du 16 août; le jour suivant ils furent conduits d'abord au Collège Anglais, puis au château Saint-Ange, où leur long procès commença. Ricci n'en vit jamais la fin. Il mourut en prison, protestant de son innocence et de celle de son ordre jusqu'à son dernier souffle. Ses compagnons furent libérés sous Pie VI, leurs juges les ayant trouvés « non coupables ».

La Brève, Dominicus ac Redemptor, s'ouvre sur l'affirmation que c'est le rôle du pape de s'assurer dans le monde l'unité d'esprit en vue de la paix. Il doit donc pour cela être préparé, pour le salut de la charité, à déraciner et détruire les choses qui lui sont les plus chères, quelque peine et quelqu'amertume que leur perte puisse lui causer. Souvent les papes, ses prédecesseurs, ont fait usage de leur autorité suprême pour réformer et même dissoudre des ordres religieux qui étaient devenus nuisibles et dérangeaient la paix des nations plutôt qu'ils ne la favorisaient. De nombreux exemples sont cités, puis la Brève continue: « Nos prédécesseurs, en vertu de la plénitude du pouvoir qui est le leur en tant que vicaires du Christ, ont supprimé de tels ordres sans leur permettre d'exposer leur défense ou de réfuter les graves accusations qui pesaient contre eux, ni contester les motifs du pape. » Clément doit donc traiter un cas semblable, celui de la Société de Jésus. Ayant énuméré les principales faveurs qui lui furent octroyées par les papes précédents, il remarque que « la véritable teneur et les termes de la dite constitution apostolique montre que la Société, depuis ses premiers jours, portait les germes de dissensions et de jalousies qui déchiraient en morceaux ses propres membres, les poussaient à se dresser contre d'autres ordres religieux, contre le clergé séculier et les universités, et jusqu'aux souverains qui les avaient accueillis dans leurs Etats. » Il suit alors une liste des querelles où les Jésuites se furent engagés, depuis Sixte V jusqu'à Bénoît XIV. Clément XIII avait espéré réduire leurs ennemis au silence en renouvelant l'approbation de leur Institution. « mais le Saint Siège ne retira aucune consolation, la Société aucune aide, ni la Chrétienté aucun avantage de la lettre de Clément XIII, de bienheureuse mémoire, lettre qui lui fut plutôt arrachée que donnée librement. A la fin du règne de ce pape, les protestations et les plaintes contre la Société s'accroissant de jour en jour, les mêmes princes dont la piété et la bienveillance héréditaire envers elle sont bien connues de toutes les nations - nos fils bien-aimés en Jésus-Christ les rois de France, d'Espagne, du Portugal et des Deux-Siciles, furent contraints d'expulser de leurs royaumes, Etats et provinces tous les religieux de cet ordre, sachant bien que cette mesure extrême était le seul remède contre de si grands maux. » Maintenant, l'abolition complète de l'ordre est demandée par ces mêmes princes. Après longue et mûre considération par le pape, forcé par sa charge, qui lui impose l'obligation de procurer, maintenir et consolider de tout son pouvoir la paix et la tranquillité des peuples chrétiens - persuadé, de plus, que la Société de Jésus n'est plus capable désormais de produire le fruit abondant et la grande nourriture pour laquelle elle fut instituée - et considérant que, tant que cet ordre subsiste, il est impossible pour l'Eglise de « goûter une paix libre et solide », décide de « supprimer et abolir » la Société, « d'annuler et d'abroger tout ou partie de ses charges, fonctions et administrations ». L'autorité des supérieurs fut transférée aux évêques; des arrêtés furent pris pour le maintien et l'emploi des membres de l'ordre. La Brève conclut sur une interdiction de suspendre ou d'en différer l'exécution, ni de saisir cette occasion pour insulter ou attaquer quiconque, fût-il le moindre des anciens Jésuites; finalement elle exhorte les fidèles à vivre en paix avec tous les hommes et à s'aimer les uns les autres.

Le seul et unique motif de suppression de la Société mis en avant dans cette Brève est le maintien de la paix dans l'Eglise par le retrait du champ de bataille de l'une des parties en combat. Le pape n'y énonce nul blâme contre les règles de l'ordre, ni contre la conduite personnelle de ses membres, ni contre l'orthodoxie de leur enseignement. De plus, le Père Sydney Smith (dans The Month", CII, 62, juillet 1903) observe: « Le fait demeure que la condamnation n'est pas prononcée en langage direct ou directement, mais se trouve seulement insinuée par le moyen d'une habile syntaxe. » Et il souligne le contraste entre cette façon d'établir la suppression de la Société avec le langage vigoureux et direct employé par les papes précédents lorsqu'ils supprimèrent les Humiliati ou d'autres ordres. Si Clément XIV espérait arrêter l'orage de l'incroyance qui faisait rage contre la Barque de Pierre en jetant par-dessus bord ses meilleurs rameurs, il commit là une funeste erreur. Mais il est peu probable qu'il crût à un raisonnement aussi fallacieux. Il aimait les Jésuites, qui avaient été ses premiers professeurs, ses conseillers, les meilleurs défenseurs de l'Eglise dont il avait la charge. Nulle animosité personnelle ne guida son action; les Jésuites eux-mêmes, et tous les historiens sérieux en sont d'accord, attribuent leur suppression à la faiblesse de caractère de Clément, à sa diplomatie malhabile, et cette sorte de bonté de coeur qui incline plus à faire plaisir qu'à faire ce qui est juste. Il n'était pas fait pour dresser la tête par-desus la tempête; ses hésitations et ses combats étaient sans poids contre les ennemis de l'ordre, et ses amis ne lui trouvèrent pas de meilleure excuse que celle de Saint Alphonse: Que pouvait faire le pauvre pape quand toutes les Cours insistaient pour la suppression? Le Jésuite Cordara exprime le même point de vue: "« Je crois que nous ne devrions pas condamner le Pontife qui, après tant d'hésitations, avait jugé de son devoir de supprimer la Société de Jésus. J'aime mon ordre autant que n'importe quel homme, cependant, si j'avais été à la place du pape j'aurais probablement agi comme il l'a fait. La Compagnie, fondée et conservée pour le bien de l'Eglise, périt pour la même cause; elle n'eût pas pu finir plus glorieusement. »

Il est à noter que la Brève ne fut pas promulguée dans la forme habituelle des constitutions papales ayant force de loi pour l'Eglise. Ce ne fut pas une Bulle, mais une Brève, c'est à dire un décret de révocation d'une force moins solennelle et moins contraignante. Elle ne fut pas affichée sur les portes de Saint Pierre ni dans le Campo di Fiore; elle ne fut même pas communiquée dans la forme légale aux Jésuites de Rome; seul le général et ses assistants reçurent la notification de sa suppression. En France elle ne fut pas publiée, l'Eglise Gallicane, et en particulier Beaumont, archevêque de Paris, y étant résolument opposés comme étant un fait du pape seul, non supporté par l'ensemble de l'Eglise et par ce fait n'ayant pas force de contrainte sur l'Eglise de France. Le Roi d'Espagne jugea la Brève trop indulgente, car elle ne condamnait ni la doctrine, ni la morale, ni la discipline de ses victimes. La Cour de Naples interdit sa publication sous peine de mort. Marie Thérèse autorisa son fils Joseph II à saisir les biens des Jésuites (environ 60.000.000 de Francs) puis, « réservant ses droits », accepta la suppression « pour la paix de l'Eglise ». La Pologne résista pour un temps, les cantons Suisses de Lucerne, Fribourg et Solothurn n'autorisèrent jamais les Pères à abandonner leurs collèges. Deux souverains non catholiques, Frédéric de Prusse et Catherine de Russie, prirent les Jésuites sous leur protection. Quels que pussent avoir été leurs motifs, que ce fût pour vexer le pape et les cours des Bourbon ou pour plaire à leurs sujets catholiques et leur préserver le service de leurs meilleurs éducateurs, leur intervention maintint l'ordre en vie jusqu'à sa complète restauration en 1804. Frédéric ne persévéra dans son opposition que pendant quelques années; en 1780 la Brève fut promulguée dans ses Etats. Les Jésuites conservèrent la possession de leurs collèges et de l'université de Breslau jusqu'en 1806 et 1811, mais ils étaient considérés comme prêtres séculiers et ne pouvaient plus admettre de novices. Mais Catherine II résista jusqu'au bout. Sur son ordre, les évêques de Russie Blanche ignorèrent la Brève de suppression et ordonnèrent aux Jésuites de continuer à vivre en communautés et de poursuivre leur tâche. Clément XIV semble avoir approuvé leur conduite. L'impératrice, afin d'apaiser les scrupules des Pères, engagea plusieurs négociations avec le pape et obtint ce qu'elle voulait. En France, aussi, les Jésuites persécutés n'étaient pas tous dénués d'amis. Madame Louise de France, fille de Louis XV, qui était entrée dans l'Ordre des Carmélites et était, avec ses soeurs, à la tête d'une bande de femmes pieuses à la cour de son royal père, avait élaboré un plan pour rétablir les Jésuites dans six provinces sous l'autorité des évêques. Bernis, cependant, défit ses bonnes intentions. Il obtint du pape une nouvelle Brève à lui adressée, qui lui demandait de s'assurer que les évêques français se conformaient, chacun dans son diocèse, à la Brève Dominus ac Redemptor.

Après la mort de Clément XIV la rumeur se répandit qu'il avait retiré sa Brève d'abolition par une lettre du 29 juin 1774. Cette lettre, disait-on, avait été confiée à son confesseur pour être remise au prochain pape. Elle fut publiée pour la première fois en 1789, à Zurich, dans Allgemeine Geschichte der Jésuiten (Histoire Générale des Jésuites) de P.Ph Wolf. Bien que Pie VI ne protestât jamais contre cette affirmation, l'autenthicité du document en question n'est pas établie avec certitude (De la Servière).

Le premier et presque le seul avantage que le pape récolta de sa politique de concessions fut la restauration au Saint-Siège d'Avignon et Bénévent. Ces provinces avaient été saisies par les Rois de France et de Naples quand Clément XIII avait excommunié leur parent, le jeune Duc de Parme (1768). La restitution suivit si étroitement la suppression des Jésuites qu'elle en apparut comme le prix, bien que, pour sauver les apparences, le duc intercéda auprès des deux rois en faveur du pape, et Clément, dans le consistoire du 17 janvier 1774, saisit l'occasion pour adresser aux princes Bourbon des éloges qu'ils ne méritaient pas vraiment. Les manoeuvres hostiles et schismatiques contre l'Eglise continuèrent de façon ininterrompue dans beaucoup de pays catholiques. En France une commission royale pour la réforme des ordres religieux avait travaillé pendant plusieurs années, malgré les protestations énergiques de Clément XIII; sans le consentement du pape, elle avait aboli en 1770 la congrégation de Grandmont et celle des Bénédictins affranchis; elle avait menacé les Prémontrés, les Trinitariens et les Minimes du même sort. Le pape protesta, à travers son nonce à Paris, contre de tels abus du pouvoir séculier, mais en vain. Les Célestins et les Camaldules furent sécularisés en cette même année 1770. Les seules concessions que daigna faire Louis XV furent de soumettre à Clément l'édit général de réforme des religieux Français avant sa publication. C'était en 1773. Le pape obtint des modifications sur plusieurs points.

En 1768, Gênes avait cédé l'Ile de Corse à la France. Aussitôt un conflit s'éleva contre l'introduction des « usages gallicans ». Le pape envoya un visiteur apostolique dans l'île avec la mission d'empêcher l'adoption des usages en opposition avec les pratiques Romaines. Louis XV, cependant, se vengea en refusant absolument de reconnaître la suzeraineté du pape sur la Corse. Louis XV mourut en 1774, et l'on est plutôt surpris de l'éloge que Clément XIV prononça, dans un consistoire, sur « le profond amour du roi pour l'Eglise et son zèle admirable pour la défense de la religion catholique ». Il espérait aussi que la mort pénitente du prince avait assuré son salut. On peut présumer qu'il fut soufflé par le désir de plaire à la plus jeune fille du roi, Madame Louise de France, Mère des Carmélites de Saint-Denis, pour qui il avait toujours manifesté une grande affection, attestée par les nombreuses faveurs qu'il lui accorda ainsi qu'à son couvent.

Durant le pontificat de Clément XIV, les maîtres des pays allemands furent Marie-Thérèse d'Autriche et Frédéric le Grand de Prusse. Frédéric, en préservant les Jésuites dans ses territoires, rendit à l'Eglise un bon (et sans doute inattendu) service. Il autorisa aussi l'érection d'une église catholique à Berlin; le pape envoya une généreuse contribution et ordonna que des collectes fussent faites dans le même but en Belgique, en Rhénanie et en Autriche. Marie-Thérèse vivait avec le titre de Regina Apostolica qui lui avait été conféré par Clément XIII. Mais les doctrines de Febronius prévalaient à sa cour, et plus d'une fois elle se trouva en conflit avec le pape. Elle refusa de supprimer une nouvelle édition de Febronius, comme Clément XIV le réclamait; elle prêta une oreille complaisante aux « Revendications de la nation Allemande », un plan de réformes dans l'Eglise qui la rendrait plus dépendante du prince que du pape; elle légiféra pour les ordres religieux de son empire sans consulter Rome. Elle maintint son édit sur la religion en dépit des remontrances du pape, mais retira sa protection aux auteurs des Revendications, les Electeurs de Cologne, Mayence et Trèves. Elle obtint aussi de Clément en 1770 l'instauration d'un évêque Ruthénien pour les Catholiques Ruthéniens de Hongrie. En d'autres endroits d'Allemagne, le pape eut à faire face à des difficultés semblables. Le nombre et la richesse des maisons religieuses, dans quelques cas leur inutilité, et occasionnellement leurs désordres, étaient pour les princes une tentation d'étendre sur elles des mains rapaces. De nombreuses maisons furent supprimées en Bavière pour la fondation de la nouvelle Université d'Ebersberg; dans le Palatinat, l'admission de nouveaux religieux fut arrêtée; Clément s'opposa à ces deux mesures, sans succès. La Westphalie lui était redevable de l'Université de Munster, érigée le 27 mai 1773.

En Espagne, Clément approuva l'Ordre des Chevaliers de l'Immaculée Conception, instauré par Charles III. Le roi désirait aussi qu'il définît le dogme de l'Immaculée Conception, mais la France bloqua la voie. Le Portugal, tout en faisant une certaine démonstration de bonne volonté à l'égard de Rome, continuait de s'ingérer dans les affaires ecclésiastiques et à imposer, dans les collèges et les séminaires, une éducation plus en accord avec le philosophisme français qu'avec l'esprit de l'Eglise. A Naples, le ministre Tanucci entravait le recrutement des ordres religieux, et les actes épiscopaux devaient être agréés par le placet royal; la presse anti-religieuse jouissait de hautes protections. La Pologne et la Russie étaient une autre source de profonds griefs pour Clément XIV. Tandis que, politiquement, la Pologne préparait sa propre ruine, les Piaristes enseignaient ouvertement le pire philosophisme dans leurs écoles et refusèrent que leurs maisons fussent visitées par le nonce apostolique de Varsovie. le Roi Stanislas planifia l'extinction des ordres religieux et favorisa les Francs-Maçons. Le pape était impuissant; le peu de concessions qu'il obtint de Catherine II pour les Catholiques de ses nouvelles provinces furent réduites à néant par cette forte femme de tête dès qu'elles contrariaient sa politique. De sa propre autorité elle créa pour les Catholiques de la Ruthénie annexée un nouveau diocèse (Mohileff), administré par un évêque (Siestrencewicz) de tempérament schismatique. Clément XIV eut la satisfaction de voir son nonce, Caprara, reçu avec faveurs à la cour d'Angleterre, et initier des mesures d'émancipation des Catholiques Anglais. Ce tour des relations entre Rome et l'Angleterre était dû au faste d'honneurs royaux déployés à Rome lorsque le frère du roi s'y rendit en visite en 1772, les mêmes honneurs étant refusés au Prétendant. En Orient, le Patriarche Nestorien, Mar Simeon, et six de ses suffragants, furent réunis à Rome. A Rome, le pape trouva peu de faveur, que ce soit du patriciat Romain ou du Sacré Collège; aucune des nombreuses mesures prises pour l'amélioration de la condition de son peuple ne put contrebalancer, à leurs yeux, sa servilité envers les cours Bourbon et la suppression des Jésuites. Les derniers mois de sa vie furent assombris par la conscience de ses échecs; par moment il semblait écrasé sous le poids de la peine. Le 10 septembre 1774, il prit la chambre, reçut l'extrême onction le 21 et mourut pieusement le 22 du même mois. De nombreux témoins du procès de canonisation de Saint Alphonse de Ligure attestèrent que le saint avait été miraculeusement présent au lit de mort de Clément XIV pour le consoler et le fortifier dans sa dernière heure. Les docteurs qui ouvrirent le corps mort en présence de nombreux spectateurs, attribuèrent la mort à des prédispositions hémorroïdales et scorbutiques de longue date, aggravées par le travail excessif et l'habitude de se causer des transpirations sous l'effort, même durant les plus grandes chaleurs. En dépit du certificat médical, le parti espagnol et des historiens romanesques attribuèrent la mort à du poison administré par les Jésuites. Les cendres de Clément XIV reposent dans l'église des douze Apôtres.


Bullarium Romanum: Clementis XIV epistolæ et brevia, éd. THEINER (Paris, 1852); CORDARA, Memoirs on the suppression of the Jesuits, publié par DÖLLINGER in Beitrage zur politischen, kirchlichen u. Culturgeschichte (Vienne, 1882), ainsi que des lettres intéressantes de Clément XIV, publiées par le MARCHESE CARACCIOLO en 1776, Father Sydney Smith, S. J., dit, dans une note de l’un des articles dans The Month (CI, 180, Fév. 1903) référencé plus bas:
« Il y eu de nombreuses discussions au sujet de ces lettres. Le Marquis Caracciolo, dans sa préface, manifeste une réticence suspicieuse quant aux voies par lesquelles il les obtint, et les donne en traduction française au lieu de l’italien original. Sur cette considération, et parce qu’il est difficile de croire que quelques-uns des propos qu’elles contiennent viennent de Fra Lorenzo (ainsi appelait-on Clément XIV en religion) de nombreux critiques ont rejeté l’entière collection comme douteuse. Mais VON REUMONT pense(Ganganelli–Papst Clement–seine Briefe und seine Zeit, 1847, Preface 40-42) qu’il s’agit en substance d’une collection authentique, même si certaines lettres sont falsifiées et interpolées. Von Reumont soutient à juste titre qu’il serait quasiment impossible de fabriquer de toutes pièces autant de lettres, adressées à des correspondants dont la plupart étaient vivants lors de la publication, tout en leur assurant l’unité, les caractères et la spontanéité d’un personnage vivant »
CRETINEAU-JOLY, Clément XIV et les Jésuites (Paris, 1847); Le Pape Clément XIV, Lettres au P. Theiner; MASSON, Le Cardinal de Bernis (Paris, 1884); ROUSSEAU, Expulsion des Jésuites en Espagne (Paris, 1907); DE LA SERVIÉRE in VACANT, Dict. de théol. cath. (Paris, 1907), s. v. Clément XIV; The Dublin Review (1855), XXXIX, 107; SMITH, The Suppression of the Society of Jesus, articles parus dans The Month (Londres, 1902-3), XCIX, C, CI, CII; RAVIGNAN, Clément XIII et Clément XIV (Paris, 1854).

J.WILHELM
Tiré de "Catholic Encyclopedia", copyright © 1913 by the Encyclopedia Press, Inc. Traduction française : Bertrand Blochet, 1999.