Clément V (1305 - 1314)

Tirée du Catholic Encyclopedia, Londres, 1913
Clément V

(BERTRAND DE GOT)

Né à Villandraut en Gascogne, France, en 1264; décédé à Roquemaure le 20 avril 1314. Il fut élu le 5 juin 1305 à Pérouse comme successeur de Benoît XI, après un conclave d'onze mois, dont la grande longueur peut être imputée aux rivalités entre factions italienne et française parmi les cardinaux. Dix des quinze (italiens pour la plupart) cardinaux prenant part au vote l'élurent. La thèse de Giovanni Villani (Hist. Florent., VIII, 80, in Muratori, SS. RR. Ital., XIII, 417; cf. Raynald, Ann. Eccl., 1305, 2-4) arguant d'une influence décisive de Philippe le Bel, et d'une conférence secrète suivie de concessions abjectes au roi dans la forêt de Saint Jean d'Angély, n'a rien d'historique; d'un autre côté, les cardinaux souhaitaient plaire au puissant roi français auquel feu Benoît XI avait été obligé de faire de substantielles concessions, et il n'est pas improbable qu'une sorte de compréhension réciproque n'ait été atteinte entre le roi et le futur pape. Comme archevêque de Bordeaux, Bertrand de Got était en fait sujet du roi d'Angleterre, mais depuis sa prime jeunesse il avait été un ami personnel de Philippe le Bel. Néanmoins, il était demeuré fidèle à Boniface VIII. Le nouveau pape venait d'une famille distinguée. Un de ses frères aînés avait été archevêque de Lyon, et mourut en 1297 comme cardinal-évêque d'Albano et légat papal pour la France. Bertrand étudia les arts à Toulouse et le droit canon et civil à Orléans et à Bologne. Il avait été successivement chanoine à Bordeaux, vicaire-général de l'archevêque de Lyon (son frère cité plus haut), chapelain papal, évêque de Comminges sous Boniface VIII, puis finalement archevêque de Bordeaux, une charge alors difficile en raison du conflit persistant entre l'Angleterre et la France pour la possession de la Normandie. Les cardinaux le prièrent de venir à Pérouse, puis de là à Rome pour son couronnement, mais il leur ordonna de se rendre à Lyon, où il fut couronné le 14 novembre 1305, en présence de Philippe le Bel, et en grande pompe. Durant la coutumière procession publique, le pape fut jeté de son cheval par l'écroulement d'un mur; un de ses frères fut tué à cette occasion, ainsi que le vieux cardinal Matteo Orsini, qui avait pris part à douze conclaves et vu treize papes. Le plus précieux joyau de la tiare papale (une escarboucle) fut perdu ce jour-là, un incident interprété comme prophétique par des historiens italiens et allemands, et le jour suivant un autre de ses frères fut tué au cours d'une querelle entre des serviteurs du nouveau pape et des domestiques des cardinaux. Pendant quelque temps (1305-1309) le pape Clément résida en divers lieux de France (Bordeaux, Poitiers, Toulouse), mais établit finalement sa résidence en Avignon, qui était alors un fief du royaume de Naples, bien que faisant partie du Comtat-Venaissin, dont le pape était le suzerain depuis 1228 (en 1348 Clément VI acheta Avignon pour 80 000 florins d'or à Joanna de Naples). Une forte affection pour sa France natale et une quasiment aussi forte aversion pour les conditions quasi-anarchiques dans lesquelles se trouvait l'Italie, et en particulier les Etats de l'Eglise et la ville de Rome, le conduisirent à cette décision fatidique, par laquelle il s'exposait à la domination d'un seigneur civil (Philippe le Bel), dont les buts immédiats étaient une monarchie française universelle et une humiliation solennelle du pape Boniface VIII en retour de la courageuse résistance de ce dernier à la fourberie, à la violence et aux usurpations de Philippe (Hergenröther).

LES ETATS DE L'EGLISE

Le gouvernement des Etats de l'Eglise fut confié par Clément à une commission de trois cardinaux, tandis qu'à Spolète, son propre frère, Arnaud Garsias de Got, occupait la charge de vicaire pontifical. Giacomo degli Stefaneschi, sénateur et chef populaire, gouvernait la ville d'une façon lâche et personnelle. La confusion et l'anarchie régnaient, par suite de la haine implacable entre les Colonna et les Orsini, de la traditionnelle turbulence des Romains, et des fréquentes querelles qui éclataient entre le peuple et la noblesse, conditions qui avaient empiré à travers tout le treizième siècle et avaient finalement conduit les papes italiens à se replier sur des place-fortes extérieures comme Viterbe, Anagni, Orvieto et Pérouse. Nulle illustration graphique des conditions locales de Rome et du Patrimoine de Pierre ne pourrait mieux rendre compte de cette réalité que la description de Nicolas de Butrinto, historiographe de l'empereur Henry VII, lors de sa fatidique expédition romaine de 1312 [cf. Von Reumont, Geschichte der Stadt Rom, Berlin, 1867, II (1), 745-65]. Parmi les fâcheux événements romains du règne de Clément eut lieu la conflagration du 6 mai 1308, qui détruisit l'Eglise de Saint Jean de Latran, bientôt reconstruite, toutefois, par les Romains avec l'aide du pape. Clément n'hésita pas à faire porter la responsabilité de la guerre à l'Etat italien de Venise, qui s'était injustement emparé de Ferrare, fief du patrimoine de Pierre. Quand l'excommunication, l'interdit et la prohibition générale de tout commerce échouèrent, il déclara les Vénitiens hors-la-loi et fit prêcher contre eux une croisade; finalement, son légat, le cardinal Pélagrue, renversa, au terme d'une terrible bataille, les arrogants agresseurs, le 28 aout 1309. Le vicariat papal de Ferrare fut alors confié à Robert de Naples, dont les mercenaires catalans, toutefois, furent plus odieux aux yeux du peuple que les usurpateurs vénitiens. Quoi qu'il en soit, les petites puissances d'Italie avaient appris qu'elles ne pouvaient pas encore dérober impunément l'héritage du Siège Apostolique, et la meilleure preuve en fut apportée par le plus grand soldat de la papauté, Gil d'Albornoz, qui allait faire mieux encore avant la fin du siècle.

LE PROCES DE BONIFACE VIII

Presque aussitôt, le roi Philippe exigea du nouveau pape une condamnation formelle de la mémoire de Boniface VIII; cela seul pouvait apaiser la haine royale. Le roi voulait que le nom de Boniface fût rayé de la liste des papes pour la condamnation d'hérésie, que ses os fussent déterrés, brûlés et ses cendres éparpillées au vent. Clément chercha à éviter ce tour odieux et disgrâcieux, en partie par tergiversation, en partie par de nouvelles faveurs accordées au roi; il renouvela l'absolution accordée au roi par Benoît XI, nomma neuf français sur un groupe de dix cardinaux, restaura les cardinaux Colonna dans leur rang au Sacré Collège, et accorda au roi des titres de propriété ecclésiastique pour cinq ans. Finalement, il retira la bulle Clericis laicos bien qu'il n'abrogeât pas la législation plus ancienne sur laquelle elle se fondait, et déclara que la bulle doctrinale Unam Sanctam n'affectait pas les mérites du roi de France de façon désobligeante et n'impliquait pour lui et son royaume aucune soumisison plus grande que celle qui existait précédemment. Le pape aida aussi Charles de Valois, frère du roi et prétendant au trône de Constantinople, en lui accordant le revenu de deux années de dîme. Clément espérait qu'une croisade préparée à partir d'une Constantinople reconquise s'avérerait victorieuse. En mai 1307, à Poitiers, où la paix fut faite entre la France et l'Angleterre, Philippe insista encore pour obtenir un procès canonique pour la condamnation de la mémoire de Boniface VIII comme hérétique, blasphémateur, prêtre immoral etc... En réponse, le pape indiqua qu'une question aussi grave ne pouvait être traitée en dehors d'un concile général, et le roi sembla pour un temps se satisafaire de cette solution. Néanmoins, il revint fréquemment et de façon pressante sur sa proposition. C'est en vain que le pape fit preuve de bonne volonté en sacrifiant les templiers; (voir plus bas); le roi impitoyable, sûr de son pouvoir, pressait le pape pour obtenir l'ouverture de ce procès unique, sans équivalent depuis le procès du pape Formose. Clément dut céder, et désigna le 2 février 1309 comme date, et Avignon comme le lieu du procès de son défunt prédécesseur sur la base des honteuses accusations colportées depuis longtemps dans toute l'Europe par les cardinaux Colonna et leurs factions. Dans le document (citation) qui faisait appel aux témoins (le 13 septembre 1309), Clément exprimait sa conviction personnelle de l'innocence de Boniface, en même temps que sa résolution à satisfaire le roi. Bien que le pape dût rapidement protester contre une fausse interprétation de ses propres paroles, le procès commença réellement dans un consistoire le 16 mars 1310, à Avignon. Un long délai s'ensuivit, d'un côté comme de l'autre, principalement sur des questions de méthode et de procédure. Vers le début de 1311, les témoignages furent examinés hors d'Avignon, en France et en Italie, mais par des commissaires français et principalement sur la base des charges sus-mentionnées venant des Colonna. Finalement, en février 1311, le roi écrivit à Clément qu'il abandonnait le procès au futur concile de Vienne ou à l'action du pape, et il promettait d'obtenir le retrait des accusations, tout en protestant dans le même temps que ses intentions avaient été pures. L'un des prix de ces concessions bienvenues fut la déclaration formelle par le pape Clément, le 27 avril 1311, de l'innocence du roi et de celle de ses amis; ces représentants de la France « L'Israël de la Nouvelle Alliance », avaient agi, disait le pape, en toute bonne foi et animés d'un zèle pur, et ils ne sauraient donc souffrir dans l'avenir aucun détriment canonique des événements d'Anagni. Exception fut faite pour Guillaume de Nogaret, mais sur sa protestation d'innocence et l'intercession de Philippe, une pénitence lui fut imposée et il reçut lui aussi l'absolution. Seuls ceux qui s'étaient appropriés des biens ecclésiastiques furent finalement exclus du pardon. Le zèle religieux de Philippe fut encore reconnu; tous les actes pontificaux qui lui avaient été défavorables depuis novembre 1302 furent abrogés; les ratures sont encore visibles dans le Regesta de Boniface VIII, dans les archives du Vatican (cf. Tosti, Storia di Bonifazio VIII, Rome, 1886, II, 343-44). Cette pénible situation fut terminée par Clément V au concile de Vienne (16 octobre 1311), dont la plupart des membres présents étaient personnellement favorables à Boniface. Il n'est pas certain que le concile considérât formellement la question de l'innocence ou de la culpabilié de Boniface. Dans leur forme actuelle, les actes officiels du concile sont silencieux sur ce point, et les écrivains contemporains du concile ne mentionnent pas non plus cette question. Il est vrai que Giovanni Villani montre Philippe et ses conseillers faisant pression sur le concile pour obtenir la condamnation de Boniface mais, dit-il, la mémoire du pape fut formellement innoncentée de toutes les charges portées contre elle par trois cardinaux et plusieurs juristes; de plus, trois chevaliers catalans offirent de défendre avec leur sabre le bon nom des papes Gaetani contre tout accusateur, sur quoi le roi céda, et exigea seulement d'être déclaré innocent de toute responsabilité pour le tour que les affaires avaient pris. Avec la mort de ses ennemis personnels, l'opposition à Boniface diminua, et sa légitimité ne fut plus contestée nulle part, même en France (Balan, Il processo di Bonifazio VIII, Rome, 1881).

CLEMENT V ET LES TEMPLIERS

Depuis l'expulsion définitive des forces croisées de Terre Sainte, les ordres ecclésiastico-militaires en Europe avaient soulevé de nombreuses critiques, en partie parce qu'on attribuait à leurs jalousies mutuelles (Templiers, Hospitaliers, Chevaliers de Saint-Jean, Chevalier Teutoniques) l'humiliation de la défaite, et en partie à cause des richesses considérables qu'ils avaient amassées au cours de leur brève existence. Les Templiers (ainsi appelés d'après le Temple de Jérusalem, , pauperes commilitones Christi Templique Solomonici, c'est à dire Pauvres compagnons du Christ et du Temple de Salomon) étaient les plus riches. Leur monastères aux allures de forteresses, connus sous le nom de Temples, s'élevaient dans tous les pays d'Europe, et vers la fin du treizième siècle, abritaient le principal système bancaire d'Europe; les chevaliers avaient la confiance des papes, des rois et des riches en raison de leur droiture, leur bonne gestion des affaires, et leur solide crédit basé sur les innombrables possessions de l'ordre et leurs nombreuses relations financières. Déjà, avant l'accession du pape Clément, leur statut était devenu périlleux; outre la convoitise suscitée par leurs richesses, les accusations d'orgueil, d'esprit de caste, d'usurpation des droits épiscopaux etc... se dressaient devant eux. Ils avaient résisté à plusieurs tentatives d'unir leur ordre à celui des Hospitaliers, et bien qu'il ne soit plus très facile de mesurer leur popularité parmi le peuple, il est certain que, dans bien des parties de l'Europe, ils avaient provoqué la cupidité des princes et la jalousie de hauts dignitaires ecclésiastiques, et cela particulièrement en France; sans la coopération de ces derniers ils n'auraient jamais pu tomber de façon si tragique. Nous mentionnerons les principaux faits de cette histoire. Dans la première année du pontificat de Clément V, le roi de France commença à exiger du pape la suppression de cet ordre ecclésiastique, et à monter une campagne de violence et de calomnie, comme cela lui avait si bien réussi contre Boniface VIII. Si le pape, come on pouvait naturellement le craindre, refusa finalement de céder sur la question du procès de la mémoire de son prédécesseur, il serait sûrement content de se racheter en sacrifiant les Templiers. En raison de la faiblesse et de l'irrésolution du pape Clément, le plan royal parvint à son but. Après l'échec de la tentative papale, en aout 1307, d'unir les Templiers et les Hospitaliers, il céda aux exigences du Philippe le Bel et ordonna une enquête sur l'ordre, contre lequel le roi produisit des charges d'hérésie (renonciation au Christ, immoralité, idolâtrie, mépris de la messe, négation des sacrements etc...). Philippe, toutefois, n'attendit pas l'opération ordinaire de l'Inquisition mais, avec l'aide de son confesseur, Guillaume de Paris (l'inquisiteur de France) et celle de ses juristes intelligents et sans scrupule (Nogaret, de Plaisians, Enguerrand de Marigny) il frappa soudainement l'ordre tout entier, le 12 octobre 1307, par l'arrestation, à Paris, de Jacques de Molay, le Grand Commandeur, ainsi que de cent quarante chevaliers, puis par l'ordre de l'inquisiteur d'arrêter tous les autres membres dans toute la France, et par la séquestration royale des biens de l'ordre. L'opinion publique fut habilement circonvenue par les dits juristes. On fit aussi faussement croire que le pape approuvait, ou consentait implicitement aux actions du roi, tandis que la coopération des inquisiteurs français et des évêques marquait du sceau de l'approbation ecclésiastique un acte qui relevait de la plus grossière injustice.

Tandis que Philippe invitait les autres princes d'Europe à suivre son exemple, Clément V protesta, le 27 octobre, contre l'usurpation royale de l'autorité pontificale, exigea le transfert sous son autorité des prisonniers et de leurs biens, et suspendit l'autorité inquisitoriale des clercs royaux et des évêques de France. Philippe fit une apparente soumisison, mais entretemps Clément publia une autre bulle, le 22 novembre, exigeant une enquête sur la base des accusations portées contre les templiers dans tous les pays d'Europe. (On peut dire dès maintenant que les résultats de ces enquêtes furent généralement favorables à l'ordre; nulle part, hormis sous la torture, on n'obtint de confession semblable à celle que l'on trouvait en France. Les faibles efforts de Clément pour garantir à l'ordre une justice canonique (il était lui-même un excellent canoniste) furent contredits par la nouvelle bulle qui légitimait et semblait confirmer les charges du roi de France, qui ni alors, ni plus tard, ne furent corroborées par d'autres témoignages que ceux de ses affidés et les confessions des prisonniers, obtenues par la torture ou par d'autres méthodes douteuses de leurs geôliers, dont aucun n'osait résister à la volonté bien connue du roi Philippe. La soi-disant règle secrète des templiers, donnant crédit aux accusations royales, ne fut jamais produite. Pendant ce temps, Guillaume Nogaret s'était employé à diffamer le pape Clément, le menaçant d'accusations semblables à celles qui avaient été portées contre Boniface VIII, et travaillant avec succès l'opinion publique contre la prochaine réunion (mai 1308) des Etats-Généraux. En juillet de cette même année, il fut convenu entre le pape et le roi que la culpabilité ou l'innocence de l'ordre lui-même serait traitée séparément de celle de ses membres. La première fut réservée à un concile général qui devait être bientôt convoqué à Vienne, dans le sud de la France, et pour préparer les minutes de ce concile, hormis les enquêtes qui se poursuivaient alors à travers l'Europe, et l'audition devant le pape de soixante-douze membres de l'ordre amenés des prisons de Philippe (qui tous se confessèrent coupables d'hérésie et prièrent pour obtenir l'absolution), il fut désigné plusieurs commissions spéciales, dont la plus importante entama ses sessions à Paris en août 1309. Ses membres, agissant au nom et avec l'autorité du pape, s'opposèrent à l'usage de la torture, d'où il vint que plusieurs centaines de chevaliers soutinrent librement l'innocence de l'ordre, tandis que beaucoup de ceux qui avaient précédemment cédé aux inquisiteurs diocésains, rétractaient maintenant leurs aveux comme contraires à la vérité. Quand Nogaret et de Plaisians virent la probable issue des auditions passées devant la commisison papale, ils précipitèrent les choses, forcèrent l'archevêque de Sens (frère d'Enguerrand de Marigny) à convoquer un synode provincial (Sens était alors métropolitain de Paris et siège du tribunal local de l'inquisition) auquel furent condamnés comme hérétiques apostats cinquante-quatre chevaliers qui s'étaient récemment rétractés devant la commission pontificale en plaidant que leurs aveux avaient été extorqués sous la torture et n'étaient en rien conformes à la vérité. Ce même jours, le 12 mai 1310, tous ces chevaliers furent publiquement brûlés à Paris à l'extérieur de la Porte Saint-Antoine. Jusqu'à la fin, ils protestèrent tous de leur innocence.

Il ne pouvait alors plus être question de liberté de la défense; la commission papale à Paris suspendit ses travaux pour six mois, et quand elle se réunit de nouveau, ne trouva devant elle que des chevaliers qui avaient confessé les crimes dont ils étaient accusés et avaient été réconciliés par les inquisiteurs locaux. Le destin des templiers fut finalement scellé au Concile de Vienne (ouvert le 16 octobre 1311). La majorité de ses trois cents membres étaient opposés à l'abolition de l'ordre, croyant que les crimes allégués ne reposaient sur aucune preuve, mais le roi se fit pressant, apparut en personne au concile, et obtint finalement de Clément V l'exécution pratique de sa volonté. A la seconde session du concile, en présence du roi et de ses trois fils, fut lue la bulle Vox in excelsis datée du 22 mars 1312, dans laquelle le pape dit que, bien qu'il n'ait pas de raison suffisante pour une condamnation formelle de l'ordre, néanmoins, pour le bien commun, la haine que leur porte le roi de France, la nature scandaleuse de leur procès, et la probable dilapidation de leurs biens dans tous les pays chrétiens, il le supprimait par la vertu de son souverain pouvoir, et non par une sentence de condamnation. Par une autre bulle du 2 mai il conférait aux hospitaliers les titres de propriétés de l'ordre supprimé. D'une manière ou d'une autre, toutefois, Philippe s'arrangea à devenir le délégué général de l'ordre pour la France. Quant aux templiers eux-mêmes, ceux qui continuèrent à maintenir leurs confessions furent libérés; ceux qui se rétractèrent furent considérés comme relaps hérétiques et furent traités comme tels par les tribunaux de l'inquisition. Ce n'est qu'en 1314 que le Grand Maître, Jacques de Molay et Geoffroy de Charny, Grand Précepteur de Normandie, réservés au jugement du pape, furent condamnés à la prison à vie. Là-dessus, ils proclamèrent la fausseté de leurs confessions et s'accusèrent de couardise pour avoir trahi leur ordre en voulant sauver leurs vies. Ils furent aussitôt déclarés relaps hérétiques, transférés au bras séculier par l'autorité ecclésiastique et furent brûlés le jour même (18 mars 1314). Du pape Clément, on peut dire que les rares mesures d'équité qui apparaissent dans le cours de ce grand crime lui reviennent en propre, malheureusement son sens de la justice et son respect de la loi furent contrebalancés par un caractère faible et influençable, auquel peut-être sa santé fragile et incertaine contribua malheureusement. D'aucuns pensent qu'il était convaincu de la culpabilité des templiers, particulièrement après que tant de membres éminents de l'ordre l'eussent avouée pour leur propre compte; ils expliquent ainsi sa recommandation de l'usage de la torture, ainsi que sa tolérance envers la suppression par le roi de toute liberté de défense de la part de l'accusé. D'autres pensent qu'il craignait de connaître le sort de Boniface VIII, dont l'ennemi cruel, Guillaume Nogaret, encore en vie, était le procureur général de Philippe, habile en violence légale, et endurci par une longue carrière jalonnée d'infamies successives. Sa plus forte raison fut probablement le souci de préserver la mémoire de Boniface VIII contre l'injustice d'une condamnation formelle que la malice de Nogaret et la froide vindicte de Philippe auraient exigée si la riche proie du Temple ne leur avait été jetée en pâture; soutenir les deux causes dans un courage apostolique aurait pu avoir des conséquences insupportables, non seulement des affronts personnels, mais encore le mal plus grave d'un schisme dans des conditions particulièrement défavorables pour la papauté.

CLEMENT V ET L'EMPEREUR HENRY VII

Des ambassadeurs d'Edouard Ier assistèrent au couronnement de Clément V. Sur la requête du roi Edouard, le pape le libéra de l'obligation de garder les promesses ajoutées à la charte en 1297 et en 1300, quoique le roi, par la suite, tira peu d'avantage de l'absolution papale. De plus, pour satisafaire le roi, il suspendit et convoqua à la cour papale l'archevêque de Canterbury, Robert de Winchelsea, qui avait jusque là beaucoup souffert de sa fidélité à Boniface VIII, et qu'Edouard Ier poursuivait maintenant sous l'accusation non prouvée de trahison. Ce n'est qu'en 1307, après l'accession d'Edouard II, que ce grand homme d'église, sur requête royale, fut autorisé par Clément à quitter Bordeaux pour retrouver son siège de Canterbury, dont il parvint à maintenir l'ancien droit de couronner les rois d'Angleterre. Clément excommunia en 1306 Robert Bruce d'Ecosse pour la part qu'il avait prise dans le meurtre de Red Comyn, et il priva de leurs sièges les évêques Lambarton et Wishart pour leur participation au soulèvement des Ecossais qui s'ensuivit. Les Lords et Commons, au parlement de Carlisle (1307) firent preuve d'un fort esprit anti-papal, à propos, entre autres griefs, de l'octroi de riches bénéfices anglais à des étrangers, et bien qu'aucune action positive ne s'ensuivît, les Statutes of Provisors and Praemunire publiés plus tard reviennent sur cet événement comme significatif du tempérament anglais.(Voir Gasquet, The Eve of the Reformation, essai sur la Mixed Jurisdiction, et pour d'autres sujets d'intérêt anglais, Regestra de Clément V, et Bliss, Calendar of Ecclesiastical Documents relating to England, Londres, 1893 sqq., Rolls series.)

CLEMENT V ET LE DROIT CANON

Il compléta le médiéval Corpus Juri Canonici par la publication d'une collection de décrétales papales connue sous le nom de Clementinae ou Liber Clementinarium, parfois Liber septimus en référence au Liber Sextus de Boniface VIII. Elle contient des décrétales de ce dernier pape, de Benoît XI et de Clément lui-même. Elle fut promulguée avec les décrets du Concile de Vienne le 21 mars 1314 à la résidence papale de Monteaux près de Carpentras. Elle suit la méthode des décrétales de Grégoire IX et du Liber Sextus de Boniface VIII, c'est à dire cinq livres subdivisés en titres et en chapitres. Comme le pape mourut, (le 20 avril) avant que sa collection ne fût entièrement publiée, son authenticité fut mise en doute par certains, c'est pourquoi Jean XXII la promulgua de nouveau le 25 octobre 1317 et l'envoya à l'université de Bologne comme authentique collection de décrétales papales à utiliser dans les cours et dans les écoles (Laurin, Introd. in corpus juris canonici, Fribourg, 1889; cf. Ehrle, Archiv f. Litteratur und Kirchengesch., IV, 36 sqq.)


La correspondance officielle de Clément se trouve dans les neuf volmes de la Regesta Clementis V(éf.Bénédictine, Rome, 1885-92); BALUZE, Vita paparum Avenionensium (Paris, 1693), I; RAYNAULD, Ann Eccl., ad ann. 1303-13; HEFELE, Conciliengesch. (2d ed.), VI, 393 sqq.; EHRLE, Archiv f. Litt. u. Kirchengesch. (1867-89); CHRISTOPHE, Hist. de la papauté pendant le quatorziéme siècle (Paris, 1853), I; SOUCHON, Papstwahlen von Bonifaz VIII. bis Urban VI. (1888); RABANIS, Clément V et Philippe le Bel (Paris, 1858); BOUTARIC, La France sous Philippe le Bel (Paris, 1861); RENAN, Etudes sur la politique de Philippe le Bel (Paris, 1899); WENCK, Clement V. und Heinrich VII. (1882); LACOSTE, Nouvelles études sur Clément V (Paris, 1896); BERCHON, Hist. du Pape Clément V (Paris, 1896); BERCHON, Hist. du Pape Clément V (Bordeaux, 1898), et la bibliographie exhaustive in CHEVALIER, Bio-Bibl. Pour la littérature des Templiers, voir l'article TEMPLIERS dans Cath.Enc. Il suddira ici de mentionner: LAVOCAT, Le procès des frères de l'ordre du Temple (Paris, 1888); SCHOTTMÜLLER, Der Untergang des Templer­Ordens (1893); CH. LANGLOIS, Histoire de France, ed. LAVISSE (Paris, 1901), III (ii), 174-200; LEA, History of the Inquisition (New York, 1887), III, 238-334; DELAVILLE LE ROULX, La suppression des Templiers in Revue des questions historiques (1890), XLVII, 29; et GRANGE, The Fall of the Knights of The Temple in Dublin Review (1895), 329-46.

THOMAS J. SHAHAN
Tiré de "Catholic Encyclopedia", copyright © 1913 by the Encyclopedia Press, Inc. Traduction française : Bertrand Blochet, Septembre 2004.