St Eleuthère (174 - 189)

Tirée du Catholic Encyclopedia, Londres, 1913
St Eleuthère

Pape de 174 à 189. Le Liber Pontificalis dit qu'il était natif de Nicopolis en Grèce; de son contemporain Hégésippe nous apprenons qu'il fut diacre de l'Eglise romaine sous le pape Anicet (154-164), et le demeura bien évidemment sous Saint Soter, le pape suivant, à qui il succéda vers 174. Tandis que la condition des chrétiens sous Marc-Aurèle était critique dans de nombreuses parties de l'Empire, la persécution dans Rome elle-même ne semble pas avoir été violente. De Rossi, il est vrai, place le martyre de Sainte Cécile vers la fin du règne de cet empereur; cette date, toutefois, n'est nullement assurée. Durant le règne de Commode (180-192) les chrétiens purent jouir d'une paix sans partage, bien que le martyre de saint Appollonius à Rome prît place à cette époque (180-185). Le mouvement montaniste, qui fut inauguré en Asie Mineure, fit son chemin jusqu'à Rome et en Gaule dans la seconde moitié du deuxième siècle, plus particulièrement vers le règne d'Eleuthère; la nature particulière de cette hérésie rendait difficile depuis le début de prendre contre elle des mesures décisives. Durant la violente persécution de Lyon en 177, les confesseurs locaux écrivirent de leur prison, à propos du nouveau mouvement, aux frères d'Asie et de Phrygie, ainsi qu'au pape Eleuthère; le porteur de leur lettre au pape était le presbytre Irénée, peu après évêque de Lyon. Il apparaît d'après les récits d'Eusèbe concernant ces lettres, que les fidèles de Lyon, bien qu'opposés au mouvement montaniste, plaidèrent pour la tolérance et la conservation de l'unité ecclésiastique.

Le moment exact où l'Eglise romaine prit sa position définitive contre le montanisme n'est pas connu avec certitude. Il semblerait, s'il faut en croire Tertullien (adv. Praxeam, I) qu'un évêque romain adressa tout d'abord quelques lettres conciliantes aux montanistes, mais ces lettres, dit Tertullien, furent rappelées. Il fait probablement référence au pape Eleuthère, qui hésita longuement mais, après un examen consciencieux et exhaustif de la situation, est supposé s'être déclaré contre les montanistes. A Rome, les hérétiques gnostiques et marcionites continuaient à propager leurs faux enseignements. Le Liber Pontificalis attribue au pape Eleuthère un décret affirmant qu'aucune sorte de nourriture ne devrait être méprisée par les chrétiens ("Et hoc iterum firmavit ut nulla esca a Christianis repudiaretur, maxime fidelibus, quod Deus creavit, quæ tamen rationalis et humana est"). Il est possible qu'il ait publié un tel décret contre les gnostiques et les montanistes; il est aussi possible que, de sa propre responsabilité, l'auteur du Liber Pontificalis attribue à ce pape un décret similaire, connu aux environs de l'an 500. Le même auteur est responsable d'une curieuse et intéressante affirmation concernant les premières activités missionnaires de l'Eglise Romaine; en fait, le Liber Pontificalis ne contient aucune autre affirmation aussi remarquable. Le pape Eleuthère,dit cet écrivain, reçut de Lucius, roi britannique, une lettre dans laquelle ce dernier déclarait qu'il voulait être fait chrétien par sa main ("Hic accepit epistula a Lucio Brittanio rege, ut Christianus efficerentur per ejus mandatum"). D'où l'auteur du Liber Pontificalis put tenir cette information, il est impossible de le dire. Historiquement parlant, le fait est très improbable, et se trouve rejeté par toutes les critiques récentes.

Comme, à la fin du deuxième siècle, l'administration romaine n'était pas fermement établie en Grande-Bretagne, il ne pouvait y avoir dans l'île de vrai roi natif. Que quelque chef tribal, connu comme roi, ait pu en appeler à l'évêque de Rome pour l'instruire dans la foi chrétienne, semble encore assez improbable à cette époque. L'affirmation du Liber Pontificalis, une compilation de bibliographies papales qui, dans sa forme primitive ne peut être plus ancienne que le premier quart du sixième siècle, n'est pas une base suffisante de crédibilité. Par certains, cela est considéré comme une histoire destinée à démontrer l'origine romaine de l'Eglise britannique, et par conséquent la sujétion naturelle de cette dernière à Rome. Pour rendre cela plus clair, ils localisent l'origine de la légende au cours du septième siècle, durant les dissenssions entre l'Eglise primitive de Grande-Bretagne et l'Eglise Anglo-Saxonne récemment établie par Rome. Mais pour cette hypothèse il n'existe aucune preuve. Elle tombe devant le simple fait que la première partie du Liber Pontificalis fut complétée longtemps avant ces dissenssions, le plus probablement (Duchesne) par un clerc romain durant le règne du pape Boniface II (530-532); ou (Waitz et Mommsen) vers le début du septième siècle. De plus, durant tout le conflit centré sur les coutumes particulières de l'Eglise Britannique primitive, nulle référence n'est jamais faite à ce supposé roi Lucius. Saint Bede (673-735) est le premier écrivain Anglais à mentionner l'histoire de façon répétée ("Hist. Eccl"., I, V; V, 24, De temporum ratione, ad an. 161) et il la prit non de sources natives mais du Liber Pontificalis. Harnack suggère une théorie plus plausible (Sitzungsberichte der Berliner Akademie, 1904, I, 906-916). Dans ce document, il soutient que dans la source dont le compilateur du Liber Pontificalis tira son information, le nom n'était pas Britanio, mais Britio. Cela change tout, car ce nom (Birtha-Britium) est le nom de la forteresse d'Edesse. Ainsi, le roi en question est Lucius Ælius Septimus Megas Abgar IX d'Edesse, un roi chrétien, comme chacun sait. La relation originale du Liber Pontificalis, dans cette hypothèse, n'avait rien à voir avec la Grande-Bretagne. La référence se rapportait à Abgar IX d'Edesse. Mais le compilateur du Liber Pontificalis, changea Britio en Brittanio, et de cette façon fit du Syrien Lucius un roi Britannique.

La Historia Brittonium, du neuvième siècle, qui voit en Lucius une traduction du nom celtique Llever Maur ("Grande Lumière"), dit que les envoyés de Lucius furent Fagan et Wervan, et nous dit qu'avec ce roi tous les autres rois de l'île (reguli Britanniae) furent baptisés (Hist. Brittonium,xviii). Les chroniques du treizième siècle ajoutent d'autres détails. Le Liber Landavensis par exemple, (ed Rees,26,65) rend célèbres les noms d' Elfan et Medwy, les envoyés de Lucius au pape, et transfère les possessions du roi au Pays de Galles. Un écho de cette légende se retrouva même en Suisse. Dans une homélie prêchée à Chur et préservée dans un manuscrit du huitième ou neuvième siècle, Saint Timothée est représenté comme Apôtre de la Gaule, tandis qu'il vint en Grande-Bretagne et y baptisa un roi nommé Lucius, qui devint missionnaire, se rendit en Gaule, et s'installa finalement à Chur, où il prêcha l'évangile avec grand succès. De cette façon, Lucius, le premier missionnaire de la région suisse de Chur, fut identifié au roi de Grande-Bretagne allégué par le Liber Pontificalis. Ce dernier ouvrage fait autorité pour l'affirmation qu'Eleuthère mourut le 24 mai et fut enterré sur la colline du Vatican (in Vaticano) près du corps de Saint Pierre. Sa fête est célébrée le 26 mai.


Acta SS., May, III, 363-364; Liber Pontificalis, ed. DUCHESNE, I, 136 et Introduction, xii-civ; HARNACK, Geschichte der altchristl. Literatur, II, I, 144 sqq.; IDEM, Der Brief des britischen Königs Lucius an den Papst Elutherus (Sitzungsberichte der Berliner Akademie, 1904), I, 906-916; LANGEN, Geschichte der römischen Kirche (Bonn, 1881), I, 157 sqq.; MAYER, Geschichte des Bistums Chur (Stans, 1907), I, 11 sqq.; CABROL, L'Angleterre chrétienne avant les Normands (Paris, 1909), 29-30; DUCHESNE, Eleuthère et le roi breton Lucius, in Revue Celtique (1883-85), VI, 491-493; ZIMMER, The Celtic Church in Britain and Scotland, tr. MEYER (Londres, 1902); SMITH AND WACE, Dict. of Christian Biography, s. v..

J.P. KIRSCH
Tiré de "Catholic Encyclopedia", copyright © 1913 by the Encyclopedia Press, Inc. Traduction française : Bertrand Blochet, Février 2000.