Eugène IV (1431 - 1447)

Tirée du Catholic Encyclopedia, Londres, 1913
Eugène IV

Gabriello Condulmaro, ou Condulmerio, né à Venise en 1388; élu le 4 mars 1431; décédé à Rome le 23 février 1447. Il grandit dans une riche famille vénitienne et il était, par sa mère, neveu de Grégoire XII. Sa présence physique était princière et imposante. Il était grand, mince, et d'une contenance particulièrement impressionnante. Héritant dans son jeune âge d'une grande richesse, il distribua 20 000 ducats aux pauvres et, tournant le dos à la vie mondaine, il entra au monastère augustinien de Saint George dans sa ville natale. A l'âge de vingt-quatre ans, il fut nommé par son oncle évêque de Sienne; mais comme les habitants de cette ville se rebellèrent contre l'autorité d'un étranger, il démissionna de son évêché et, en 1408, il fut nommé cardinal-prêtre de Saint Clément. Il rendit d'éminents services au pape Martin V par ses travaux de légat à Pucenum (aux marches d'Ancône) puis, plus tard, en étouffant une sédition des Bolognais. En reconnaissance de ses capacités, le conclave assemblé à Rome dans l'Eglise de Minerve après la mort de Martin V, élut le cardinal Condulmaro à la papauté au premier tour de srcutin. Il prit le nom d'Eugène IV, peut-être parce qu'il anticipait un pontificat orageux, comme le fut celui d'Eugène III. Orageux, en effet, son règne devait bien l'être; et l'on ne peut nier que bon nombre de ses ennuis devaient leur origine à son propre manque de tact, qui lui aliéna tous les partis. Selon les termes d'une capitulation qu'il signa avant l'élection et qu'il confirma ensuite par une bulle, Eugène assurait aux cardinaux la moitié des revenus de toute l'Eglise, et promettait de les consulter sur toutes les questions d'importance concernant les problèmes spirituels comme temporels de l'Eglise et des Etats Pontificaux. Il fut couronné à Saint-Pierre le 11 mars 1431.

Eugène poursuivit sur le trône la routine ordinaire de sa vie monacale et fut d'une grande édification par sa piété régulière et non feinte. Mais sa haine du népotisme, l'unique vice de son grand prédécesseur, le poussa à une lutte féroce et sanguinaire avec la maison des Colonna, qui aurait tourné au désastre pour le pape si Florence, Venise et Naples n'étaient venues à son aide. Une paix fut arrangée en vertu de laquelle les Colonna soumirent leurs châteaux et payèrent une indemnité de 75 000 ducats. Ce danger à peine écarté, Eugène dut s'engager dans un combat autrement plus sérieux, qui allait troubler tout son pontificat. Martin V avait convoqué le concile de Bâle qui s'ouvrit sur une maigre assistance le 23 juillet 1431. Se méfiant de l'esprit qui présidait à ce concile, Eugène, par une bulle datée du 18 décembre 1431, le dissolut en convoquant un nouveau concile à Bologne dix-huit mois plus tard. Il ne fait aucun doute que cet usage de la prérogative papale devait s'imposer tôt ou tard; mais il semble maladroit de l'avoir exercée avant que le concile eût fait le moindre pas dans une fausse direction. Il s'aliénait ainsi l'opinion publique, et donnait un argument à ceux qui prétendaient que la curie était opposée à toute mesure de réforme. Les prélats de Bâle refusèrent de se séparer et publièrent une encyclique à l'adrese de tous les croyants, dans laquelle ils proclamaient leur détermination à poursuivre leurs travaux. Dans cette voie, ils avaient l'assurance du soutien de tous les pouvoirs séculiers et, le 15 février 1432, ils réaffirmèrent la doctrine gallicane de la supériorité du concile sur le pape. Tous les efforts pour pousser Eugène à annuler sa bulle de dissolution ayant échoué, le concile, le 29 avril, convoqua solennellement le pape et ses cardinaux à Bâle dans les trois mois, sous peine d'être condamnés par contumace. Le schisme, qui semblait alors inévitable, fut pour l'heure empêché par les efforts de Sigismond, qui s'était rendu à Rome afin d'y recevoir la couronne impériale le 31 mai 1433. Le pape annula la bulle et reconnut le concile comme oecuménique le 15 décembre 1433. Au mois de mai suivant, en 1434, une révolution, fomentée par les ennemis du pape, éclata dans Rome. Eugène, habillé en moine et bombardé de pierres, s'échappa par le Tibre pour se réfugier à Ostie, d'où ses alliés, les Florentins, le conduisirent jusqu'à leur ville et le reçurent sous les ovations. Il prit sa résidence dans le couvent dominicain de Sainte-Marie-Nouvelle et envoya Vitelleschi, l'évêque militant de Recanati, restaurer l'ordre dans les Etats de l'Eglise.

Le séjour prolongé de la cour romaine à Florence, qui était alors le centre de l'activité littéraire de son temps, donna une forte impulsion au mouvement humaniste. Durant son séjour dans la capitale toscane, Eugène consacra sa belle cathédrale, qui venait d'être achevée par Brunelleschi. Pendant ce temps, la rupture entre le Saint Siège et les révolutionnaires de Bâle, alors entièrement contrôlés par le parti radical du cardinal d'Allemand, d'Arles, était devenue complète. Cette fois, nos sympathies vont entièrement au côté du pontife, car les menées de la petite coterie qui utilisait le nom et l'autorité d'un concile oecuménique étaient totalement contraires à la constitution divine de l'Eglise. En abolissant toutes les sources de revenus pontificaux et en restreignant de tous côtés les prérogatives pontificales, ils cherchaient à réduire la tête de l'Eglise à une simple silhouette. Eugène répondit par un appel solennel à toutes les puissances européennes. La lutte tourna en crise sur la question des négociations pour l'union avec les Grecs. La majorité de Bâle était en faveur de la tenue d'un concile en France ou en Savoie. Mais la géographie était contre eux. L'Italie était beaucoup plus commode pour les Grecs; et ils se déclarèrent en faveur du pape. Cela irrita tellement le parti du concile de Bâle que, le 3 juillet 1437, ils publièrent un monitum contre Eugène, portant contre lui toutes sortes d'accusations. En réponse, le pape publia (18 septembre) une bulle par laquelle il transférait le concile à Ferrare. Bien que le concile déclarât la bulle invalide, et menaçât le pape de déposition, il n'en reste pas moins que la bulle porta un coup fatal aux adversaires de la suprématie papale. Les chefs les mieux disposés, notamment les cardinaux Cesarini et Cusa, abaondonnèrent le concile et se rendirent à Ferrare, où le concile convoqué par Eugène s'ouvrit le 18 janvier 1438 sous la présidence du cardinal Albergati.

Les négocations avec les Grecs durèrent plus d'un an et furent conclues à Florence le 5 juillet 1439 par le Décret d'Union. Bien que l'union ne prît pas un caractère permanent, elle rehaussa grandement le prestige de la papauté. La réunion des Grecs fut bientôt suivie par celles des Arméniens, le 22 novembre 1439, des Jacobites en 1443 et des Nestoriens en 1445. Eugène s'efforça autant qu'il le put de soulever les nations d'Europe à résister aux avancées des Turcs. Une puissante armée fut formée en Hongrie, et une flotte fut envoyée sur l'Hellespont. Les premiers succès des chrétiens furent suivis, en 1444, par une cuisante défaite à Varna. Entretemps, le concile vacillant de Bâle se dirigeait vers le schisme. Le 14 janvier 1438, Eugène y fut déclaré suspendu, et cette démarche poussa sa logique jusqu'à sa déposition le 25 juin 1439, sur la charge de conduite hérétique envers le concile général. Pour couronner leur infamie, les sectaires, alors réduits à un cardinal et onze évêques, élurent un anti-pape, le duc Amédée de Savoie, sous le nom de Félix V. Mais la chrétienté, ayant récemment expérimenté les horreurs du schisme, répudia les menées révolutionnaires, et, avant sa mort, Eugène eut la joie de voir tout le monde chrétien, au moins en théorie, revenu à l'obédience du Saint-Siège. Les décrets de Florence ont été depuis lors la base solide de l'autorité de la papauté.

Eugène renforça sa position en Italie par un traité signé le 6 juillet 1443 avec Alphonse d'Aragon, qu'il confirma comme monarque de Naples, et après un exil de presque dix ans, il fit dans Rome une entrée triomphale le 28 septembre 1443. Il consacra ses dernières années à l'amélioration de la triste situtation de Rome et à la consolodation de son autorité spirituelle parmi les nations d'Europe. Il échoua dans ses efforts pour obtenir de la cour de France l'annulation de la Pragmatique Sanction de Bourges (7 juillet 1438) mais, par de prudents compromis et le talent d'Aenas Silvius, il remporta un remarquable succès en Allemagne. A la veille de sa mort, il signa (5 au 7 février 1447) avec la nation allemande le concordat dit « de Francfort » ou « des Princes », une série de quatre bulles dans laquelle, après une longue hésitation et contre l'avis de nombreux cardinaux, il reconnut, non sans quelque réserve diplomatique, les prétentions allemandes à un nouveau concile dans une ville allemande, le décret de Constance sur la fréquence de tels conciles, ainsi que son autorité (et celle des autres conciles généraux), mais selon la tradition de ses prédécesseurs, dont il déclara ne pas avoir l'intention de dévier. Le même jour, il publia un autre document, dit « Bulla Salvatoria », dans lequel il affirmait que nonobstant ces concessions, faites à l'article de la mort, alors qu'il était incapable de les examiner avec grand soin, il n'avait pas l'intention de s'opposer à l'enseignement des Pères, ni aux droits ou à l'autorité du siège apostolique.


RAYNALDUS, Annales, ad ann. 1431-47; VESPASIANO DA BISTICCI, Commentario della vita di Eugenio IV e Nicola V etc. in MURATORI, Script. rer. Ital., XXV, 251; PICCOLOMINI, ibid., III (ii), 868-904; Tiara et purpure Veneta (Venise, 1761), 5-15, 50-53, 344-48; CHRISTOPHE, Hist. de la papauté au XV siècle (Paris, 1863), II, 94-359; ALBERT, Papst Eugen IV (Mayence, 1885); ARNOLD, Rep. Germ. etc. (Berlin, 1897), I; GEBHARDT, Die Gravamina d. deutsch. Nat. gegen den röm. Hof (Breslau, 1895); PASTOR, Gesch. der Päpste, etc. (6e éd.), I, 280 sqq., ibid. tr. ANTROBUS (St. Louis, 1902); HEFELE, Conciliengesch., VII (ii); DÜX, Der deutsche Kardinal Nich. Von Cusa und die Kirche seiner Zeit (Ratisbonne, 1847); MONTOR, Hist. of the Popes (New-York, 1867), II; voir aussi la littérature sur les conciles de Basle et de florence et sur l'humanisme et la Renaissance in CHEVALIER, Bio-bibl., 1399-40, et HERGENRÖTHER-KIRSCH, Kirchengesch. (1904), II, 907-9.

JAMES F. LOUGHLIN
Tiré de "Catholic Encyclopedia", copyright © 1913 by the Encyclopedia Press, Inc. Traduction française : Bertrand Blochet, Septembre 2004.