Formose (891 - 896)

Tirée du Catholic Encyclopedia, Londres, 1913
Formose

Le pontificat de ce pape appartient à cette ère de lutte pour la suprématie politique en Italie, qui succéda à l'éclatement de l'empire carolingien. Formose naquit probablement à Rome, et vers l'an 816, puisqu'à sa mort, Vulgarius le présente comme un homme de quatre-vingts ans. La plus ancienne information que nous possédons concerne sa nomination par Nicolas Ier comme cardinal-évêque de Porto en 864. Nicolas avait sans doute placé une grande confiance dans le zèle et les capacités de ce cardinal puisque, quand le prince bulgare Bogoris dépêcha une ambassade à Rome en 866 pour soumettre à la décision pontificale une série de questions, le pape nomma Formose et l'évêque Paul de Populonia comme légats en Bulgarie. Formose fut en telle faveur à la cour Bulgare que Bogoris demanda à Nicolas en 867 de le nommer archevêque de Bulgarie. Toutefois, Nicolas n'accéda pas à cette proposition, puisque le canon interdisait à un évêque de quitter son propre siège pour le gouvernement d'un autre diocèse, et Formose dut rentrer à Rome. Par la suite, Bogoris renouvela sa demande auprès du pape Adrien II (867-872), successeur de Nicolas, mais sans plus de résultat. En 869, Adrien envoya Formose en France avec un autre évêque afin d'aider les évêques de France à régler la querelle domestique entre le roi Lothaire et sa femme Theutberge. Bien que la mort de Lothaire lors de son retour en Italie mît un terme à la question (8 août 869), cela souleva de nouvelles complications parmi les dirigeants carolingiens, et Formose fut envoyé avec l'évêque Gauderic de Velletri à Trente en 872, où l'impératrice et Louis le Germain étaient en discussion sur la question de la succession, Louis II n'ayant pas d'héritier mâle. Dans un premier temps, le pape Jean VIII (872-882) se reposa sur Formose et, à la mort de Louis II (875), l'employa avec deux autres évêques pour transmettre son invitation à Charles le Chauve, roi de France, à se rendre à Rome pour recevoir la couronne impériale des mains du pape. Charles répondit à l'appel, fut couronné empereur le jour de Noël 875, et avant de rentrer chez lui, nomma le duc Lambert et Guy de Spolète pour soutenir le pape contre les Sarrasins. En 872, ces nobles furent relevés de leur dignité pour avoir conspiré contre Louis II; mais il furent réhabilités par Charles.

Dans l'entourage du pape, beaucoup désapprouvèrent le couronnement de Charles, en soutenant l'impératrice veuve Engelberge et Louis le Germain. Craignant un châtiment sévère, ces opposants politiques au pape quittèrent Rome secrètement pour chercher ailleurs la sécurité. Le cardinal Formose se trouvait parmi les fugitifs, car il craignait la colère du pape sans savoir exactement en quoi il avait encouru le ressentiment papal. Du fait que Formose avait été envoyé comme ambassadeur à Charles et portait maintenant ses pas vers l'Abbé Hugues à Tours en France occidentale, on doit déduire qu'il ne fut pas totalement opposé au couronnement de Charles. Cependant, il ne peut avoir été en parfait accord avec les vues politiques du pape, et en conséquence il pouvait craindre d'avoir à partager le sort des opposants de Jean à la cour pontificale. Dès 872 il avait été candidat au siège pontifical, si bien que Jean pouvait le considérer sous l'angle d'un opposant. Suite à l'escapade de Formose et d'autres officiels du palais pontifical, Jean convoqua un synode le 19 avril, qui ordonnait aux fugitifs de rentrer à Rome. Comme ils refusèrent d'obéir à cette injonction, ils furent condamnés par un second synode le 30 juin. Contre Formose, à moins qu'il ne revînt à Rome, la sentence d'excommunication et de déposition fut prononcée par le premier synode, les charges étant que, mû par l'ambition, il avait aspiré à l'archiépiscopat de Bulgarie et à la Chaire de Pierre, s'était opposé à l'empereur et avait déserté son diocèse sans la permission du pape. Il s'ensuit que Jean voyait en Formose un rival qu'il soupçonna gravement. Le second synode, du 30 juin, après que de nouvelles accusations furent portées contre Formose (par exemple qu'il avait dépouillé les cloîtres de Rome, avait exercé le service divin malgré son interdiction, avait conspiré avec des hommes iniques pour la ruine du siège pontifical), qui l'exclurent des rangs du clergé. De telles charges, portées contre un homme qui était religieux, moral, ascétique et intellectuel ne peuvent relever que d'un parti pris.

La condamnation de Formose et des autres fut annoncée à l'empereur et au synode de Ponthion en juillet. En 878, Jean se rendit lui-même en France, et la déposition de Formose, qui apparut en personne, fut confirmée par le synode de Troyes. Selon les actes du synode, qui sont toutefois d'authenticité douteuse, la sentence d'excommunication contre Formose fut retirée, après qu'il eut promis par serment de ne jamais retourner à Rome ni d'exercer ses fonctions sacerdotales. Formose passa les années suivantes à Sens. Marin (882-884), qui succéda à Jean, releva Formose de son serment, le rappela à Rome et en 883 lui rendit son diocèse de Porto. Durant les courts pontifcats de Marin et de son successeur Adrien III (884-885), et sous Etienne IV (885-891), nous n'apprenons rien d'important concernant Formose. En septembre 891, il fut élu pour succéder à Etienne. Sous Etienne V, l'horizon politique était devenu très menaçant: Charles le Gros avait réunifié le royaume Franc en 885, mais après sa déposition et sa mort en 887, Arnulf de Carinthie, fils naturel de Carloman et favori des allemands, fut incapable de préserver son unité. Dans le royaume d'Occident, le Comte Eudes de Paris devint roi; en Provence, Louis, fils de Boso; en Bourgogne septentrionale (Jura) Rudolf, fils du Comte d'Auxerre et petit fils de Louis le Pieux; en Italie, Bérenger de Friaul. Le dernier mentionné fut contesté et vaincu par le duc Guy de Spolète, qui prit ensuite possession de la Lombardie, et s'arrogea le titre de roi. Régnant maintenant sur la majeure partie de l'Italie, Guy était un voisin très dangereux pour les états pontificaux, particulièrement du fait que les archiducs de Spolète avaient maintes fois été en conflit avec les papes. Etienne V avait, de mauvaise grâce, couronné Guy empereur, puisque le roi Arnulf avait été incapable d'accepter l'invitation papale de se rendre à Rome. En conséquence, Formose, après avoir été élu pape à l'unanimité par le clergé et par le peuple, se trouva contraint de reconnaître la dignité de Guy et de le couronner ainsi que son fils Lambert, empereur de Rome en avril 892. D'importantes questions ecclésiastiques attirèrent l'attention du pape aussitôt après son élévation. A Constantinople, le patriarche Photius avait été éjecté et Etienne, le fils de l'empereur Basile, fut élevé au patriarcat. L'archevêque Stylien de Néo-Césarée et les opposants cléricaux de Photius avaient écrit à Etienne V, pour demander l'absolution et la confirmation de ces clercs qui avaient reconnu l'autorité de Photius sous la contrainte et avaient reçu les ordres de ses mains. En réponse à cette pétition (892) Formose insista sur la distinction des personnes, l'indulgence pouvant être accordée dans le cas des laïcs, mais pour ce qui est des clercs, une telle requête s'avérait semée d'embûches; la règle devait suivre la décision du Huitième Concile Œcuménique, qui décida que Photius n'était pas et n'avait jamais été évêque, et tous les clercs ordonnés ou nommés par lui devaient abandonner leur charge; les légats pontificaux, Landulf et Romanus, se réunirent avec Stylien et Theophylactus d'Ancyre sur cette question. Sur ce sujet, Formose se borna à corroborer les décisions de ses prédéceseurs, Nicolas Ier et Adrien II.

Une question de caractère pressant, affectant l'Eglise en Allemagne, appela ensuite l'intervention papale. Une querelle avait éclaté entre l'archevêque Hermann de Cologne et l'archevêque Adalgar de Hambourg concernant l'évêché de Brême, que Hermann réclamait comme suffragant. Formose décida, en accord avec les décrets du synode de Francfort (892), que Brême devait rester sous l'archevêque de Hambourg jusqu'à ce que de nouveaux diocèses soient érigés; Adalgar dut faire amende honorable lors du synode provincial de Cologne. Formose vit avec tristesse les troubles politiques qui perturbaient le vieux royaume des Francs de la dynastie carolingienne. Dans le combat entre Eudes de Paris et Charles le Simple pour la couronne de France, le pape, influencé par l'archevêque de Reims, prit le parti de Charles et en appela à Arnold, le roi allemand, pour le soutenir. La situation politique en Italie affectait directement le pape comme chef des états pontificaux, et en conséquence menaçait son indépendance de chef de l'Eglise. L'empereur Guy de Spolète, oppresseur du Saint Siège et des territoires pontificaux, était trop près de Rome, et la position de la papauté semblait très proche de ce qu'elle fut à l'époque du royaume Lombard, où Etienne II devait solliciter l'assistance de Pépin. Formose persuada secrètement Arnulf de marcher sur Rome et de libérer l'Italie et, en 894, Arnulf lança sa première expédition, soumettant tout le pays au nord du Pô. Guy mourut en décembre de la même année, laissant son fils Lambert, que Formose avait couronné empereur, aux soins de sa mère Agiltrude, l'implacable ennemie des carolingiens. A l'automne 895, Arnulf entreprit sa seconde campagne italienne et en février 896, il se tenait sous les murs de Rome. Agiltrude s'était elle-même occupée de fortifier la cité, mais Arnulf parvint à entrer dans la ville et fut solennellement couronné par le pape. Le nouvel empereur marcha alors sur Spolète pour assiéger Lambert et sa mère, mais en chemin, il fut frappé de paralysie et dut interrompre la campagne. Peu après (4 avril 896) Formose mourut. Il fut remplacé par Boniface VI, qui ne régna que quinze jours.

Sous Etienne VI, le successeur de Boniface, l'empereur Lambert et Agiltrude recouvrèrent laur autorité dans Rome au début de 897, ayant renoncé à leurs prétentions sur la plus grande partie de l'Italie du Nord et du Centre. Agiltrude étant déterminée à tirer vengeance de son ennemi, même après sa mort, Etienne VI se prêta à la scène révoltante consistant à présider au jugement de son prédécesseur, Formose. Il présida lui-même le synode convoqué pour cette cause; le cadavre, revêtu de ses vêtements pontificaux, fut retiré de son sarcophage et assis sur un trône; près de lui un diacre se tenait debout pour répondre en son nom; toutes les vieilles charges qui avaient été formulées contre Formose sous Jean VIII furent ressorties. La décision fut que le défunt avait été indigne du pontificat, qu'il ne pouvait avoir reçu puisqu'il était évêque d'un autre siège. Toutes ses mesures et ses actes furent annulés, et tous les ordres qu'il avait conférés furent déclarés invalides. Les vêtements du pape furent déchirés de son corps, les trois doigts que le pape défunt avait utilisés pour les consécrations furent mutilés de sa main droite; le corps fut enterré dans une tombe du cimetière des étrangers, pour en être retiré quelques jours après et jeté dans le Tibre. En 897, le second successeur d'Etienne reprit le corps, qu'un moine avait retiré du Tibre et le ré-enterra avec tous les honneurs à Saint-Pierre. De plus, il annula les décisions prises par la cour d'Etienne VI , et déclara valides tous les ordres conférés par Formose. Jean IX confirma ces actes au cours de deux synodes, dont le premier se tint à Rome et le second à Ravenne (898). D'un autre côté Serge III (904-911) approuva au cours d'un synode romain les décisions des synodes d'Etienne contre Formose, tous ceux qui avaient reçu les ordres de ce dernier furent alors réputés laïcs à moins de recevoir de nouveau l'ordination. Serge et son parti infligèrent des traitements sévères aux évêques ordonnés par Formose, qui avaient à leur tour conféré les ordres à de nombreux autres clercs, une politique qui souleva la plus grande confusion. Contre ces décisions de nombreux livres furent écrits, qui démontraient la validité de la consécration de Formose et des ordres conférés par lui (notamment les oeuvres d'Auxilius de Naples).


JAFFÉ, Regesta Pontificum Romanorum, 2nd ed., I (Leipzig, 1885), 435-39; DÜMMLER, Gesta Berengarii (Halle, 1871); IDEM, Auxilius und Vulgarius (Leipzig, 1866); IDEM, Geschichte des ostfränkischen Reiches (3 vols., 2nd ad., Leipzig, 1887-88); LAPÔTRE, L'Europe et le Saint Siège a l'époque carolingienne, I: Le pape Jean VIII (Paris, 1895); DUCHESNE, Les premiers temps de l'Etat pontifical (Paris, 1898), 153 sqq.; SALTET, Les réordinations, étude sur le sacrement de l'Ordre (Paris, 1907), 152 sqq.; HEFELE, Conciliengesch. (2nd ed., Freiburg, 1879), IV, 561 sqq.; LANGEN, Geschichte der römischen Kirche, III (Bonn, 1892), 295 sqq.; REUMONT, Geschichte der Stadt Rom, II (Berlin, 1867), 222 sqq.

J. P. KIRSCH.
Tiré de "Catholic Encyclopedia", copyright © 1913 by the Encyclopedia Press, Inc. Traduction française : Bertrand Blochet, Septembre 2003.