Grégoire VII (1073 - 1085)

Tirée du Catholic Encyclopedia, Londres, 1913
Grégoire VII

(HILDEBRAND)

L'un des plus grands pontifes romains et l'un des hommes les plus remarquables de tous les temps. Né entre les années 1020 et 1025, à Soana, ou Ravacum, en Toscane, mort le 25 mai 1085 à Salerne. Les premières années de sa vie nous restent très obscures. Son nom, Hildebrand (ou Hellebrand, qui signifiait pour ceux de ses contemporains qui l'aimaient: « Flamme brillante » et pour ceux qui le détestaient « Feu de l'enfer » ) semble indiquer une quelconque origine lombarde, quoique lointaine, ce qui servit sans doute à la thèse légendaire d'une descendance de la noble famille des Aldobrandini. Qu'il fût d'origine modeste (vir de plebe, comme il l'écrivit dans sa lettre à un abbé contemporain ) on peut difficilement en douter. D'après plusieurs chroniqueurs, son père, Bonizio, aurait été charpentier, pour d'autres, paysan, les preuves de l'une ou l'autre de ces hypothèses étant cependant très minces; le nom de sa mère nous est inconnu. A l'âge tendre, il vint à Rome pour être élevé au monastère Sainte-Marie sur l'Aventin, dont son oncle maternel, Laurentius, était l'abbé. L'austère esprit clunisien régnait sur ce cloître romain, et il n'est pas impossible que ce soit ici que le jeune Hildebrand ait été imprégné de ces principes élevés de réforme de l'Eglise dont il devait devenir plus tard le plus courageux défenseur. Il fit très jeune sa profession de foi de moine bénédictin à Rome (pas à Cluny); le lieu de sa profession et l'année de son admission, toutefois, restent indéterminés. Comme clerc des ordres mineurs, il entra au service de Jean Gratien, archiprêtre de Saint-Jean-près-de-la-Porte-Latine, et lorsque Gratien fut élevé à la papauté sous le nom de Grégoire VI, il devint son chapelain. En 1046 il suivit le pape en exil à travers les Alpes, séjournant avec Grégoire à Cologne jusqu'à la mort du pontife déposé en 1047, année où il se retira à Cluny. Il y résida plus d'un an.

A Besançon, en janvier 1049, il rencontra Bruno, évêque de Toul, le pape récemment élu à Worms sous le titre de Léon IX, et retourna avec lui à Rome, mais seulement après que Bruno, qui n'avait été choisi que par l'empereur, eût exprimé l'intention de soumettre le choix formel au clergé et au peuple de Rome. Fait cardinal peu après l'accession de Léon avec la charge d'administrateur des biens de Saint-Pierre, Hildebrand fit apparaître aussitôt son extraordinaire faculté d'administration qui caractérisera par la suite son gouvernement de l'Eglise Universelle. Sous sa direction énergique et habile, le patrimoine de l'Eglise, qui avait été depuis peu détourné aux mains de la noblesse romaine et des Normands, fut largement recouvré et les revenus du Saint-Siège, dont le trésor avait été dilapidé, augmentèrent rapidement. Par Léon IX, il fut aussi nommé propositus ou conseiller (mais non abbé) de Saint-Paul-Hors-les-Murs. La violence sans foi ni loi des bandes de Campanie avait amené une grande indigence sur ce vénérable établissement. La discipline monastique y était si relâchée que les moines y étaient servis à table par des femmes; et les édifices sacrés si négligés que les moutons et le bétail allaient et venaient à travers les portes enfoncées. Par des réformes rigoureuses et une sage administration, Hildebrand réussit à restaurer l'ancienne règle de l'abbaye, dans l'austère observance des premiers temps; et il continua tout au long de sa vie à manifester le plus grand attachement à cette célèbre maison que son énergie avait relevée de la ruine et de la décadence. En 1054 il fut envoyé en France comme légat du pape pour examiner la cause de Bérenger. Alors qu'il était encore à Tours, il apprit la mort de Léon IX et, rentré précipitamment à Rome, il y apprit que le clergé et le peuple voulaient l'élire, lui, le meilleur ami et conseiller de Léon, comme son successeur. Les négociations, qui durèrent onze mois environ, aboutirent finalement à l'élection du candidat d'Hildebrand, Gebhard, évêque d'Eichstadt, qui fut consacré à Rome le 13 avril 1055 sous le nom de Victor II. Durant le règne de ce pontife, le cardinal sous-diacre fut maintenu en place et augmenta même l'ascendant que son génie du commandement lui avait acquis durant le pontificat de Léon IX. Vers la fin de l'année 1057, il retourna encore une fois en Allemagne pour réconcilier la régente Agnès et sa cour à la (seulement) canonique élection d' Etienne X (1057-1058). Sa mission n'était pas encore accomplie qu' Etienne mourut à Florence, et, bien qu'il eût interdit au peuple de nommer son successeur avant le retour d'Hildebrand, la faction toscane saisit l'opportunité d'installer un membre de la famille Crescenti, Jean Mincius, évêque de Velletri, sous le nom de Benoît X. Avec une habileté magistrale, Hildebrand réussit à déjouer les plans du parti hostile, et obtint l'élection de Gérard, évêque de Florence, Bourguignon de naissance, qui prit le nom de Nicolas II (1059-1061).

Les deux actions majeures de son pontificat ( le célèbre décret d'élection, par lequel le pouvoir de choisir le pape fut investi au collège des cardinaux, et l'alliance avec les Normands, confirmée par le traité de Meifi en 1059) furent dans une large mesure l'oeuvre d'Hildebrand, dont le pouvoir et l'influence étaient maintenant devenus suprêmes dans Rome. Il était peut-être inévitable que les conséquences du nouveau décret d'élection ne pussent être validées sans conflit et, au décès de Nicolas II en 1061, ce conflit survint. Mais quand il se termina, après un schisme de plusieurs années, le parti impérial avec son antipape Cadalous avait été mis en déconfiture, et Anselme de Baggio, le candidat d'Hildebrand et des réformateurs, entra triomphalement au palais du Latran sous le nom d' Alexandre II. Par Nicolas II, en 1059, Hildebrand avait été élevé à la dignité et à la charge d'Archidiacre de la Sainte Eglise Romaine, et Alexandre II le fit maintenant Chancelier du Siège Apostolique. Le 21 avril 1073, Alexandre II mourut. Le temps vint enfin où Hildebrand, qui avait été pendant plus de vingt ans la plus importante figure de l'Eglise, qui avait joué un rôle central dans le choix de ses dirigeants, qui avait inspiré et réalisé sa politique, et qui avait soigneusement développé et réalisé, par des actes successifs, sa souverainenté et sa pureté, allait maintenant assumer dans sa propre personne la majesté et la responsabilité de ce pourvoir exaltant que son génie avait si longtemps dirigé.

Le jour qui suivit la mort d'Alexandre II, alors que les obsèques du défunt pontife se tenaient dans la basilique du Latran, il s'éleva subitement un cri parmi la multitude du clergé et du peuple: « Qu'Hildebrand soit pape! Le Bienheureux Pierre a choisi Hildebrand l'Archidiacre! » Toutes les remontrances de la part de l'archidiacre furent vaines, et ses protestations sans effet. Un peu plus tard dans la journée, Hildebrand fut conduit à l'Eglise Saint-Pierre à Vincoli et là, fut élu dans la forme légale par l'assemblée des cardinaux, avec le consentement appuyé du clergé romain, et sous les acclamations de la foule. Que cet éclat extraordinaire de la part du clergé et du peuple en faveur d'Hildebrand ait été le résultat d'arrangements préconcertés, comme on le dit parfois, n'apparaît pas clairement. Hildebrand était clairement l'homme du moment, son austère vertu imposait le respect, et son génie l'admiration; et la promptitude et l'unanimité avec lesquelles il fut choisi témoignent plutôt de la reconnaissance générale de sa capacité pour la charge suprême. Dans le décret d'élection, ceux qui l'avaient choisi comme pontife le proclamaient « homme dévôt, puissant en connaissance humaine et divine, amoureux distingué de la justice et de l'équité, homme ferme dans l'adversité et tempéré dans la prospérité, un homme, selon la parole de l'Apôtre, de bonne conduite, sans reproche, modeste, sobre, chaste, prompt à l'hospitalité, et qui conduit bien sa propre maison; un homme généreusement élevé depuis son enfance dans le sein de sa mère l'Eglise, et pour les mérites de sa vie, déjà élevé à la dignité d'archidiacre ». «Nous avons donc choisi», dirent-ils au peuple, «notre archidiacre Hildebrand comme pape et successeur de l'Apôtre, qui portera à compter de ce jour et pour l'éternité le nom de Grégoire» (22 avril 1073), Mansi, Consiliorum Collectio, XX, 60.

Le décret de Nicolas II ayant expressément, quoique vaguement, reconnu le droit de l'empereur à dire son avis dans l'élection du pape, Hildebrand différa la cérémonie de sa consécration jusqu'à ce qu'il eût reçu la sanction royale. En envoyant l'annonce formelle de son élévation à Henry IV d'Allemagne, il prit l'occasion d'indiquer franchement l'attitude que, comme souverain pontife, il fut préparé à adopter face aux princes Chrétiens, et, avec une note de grave avertissement personnel, il supplia le roi de ne pas accorder son approbation. Les évêques allemands, appréhendant la sévérité avec laquelle un tel homme produirait les décrets de réforme, tentèrent d'empêcher le roi de ratifier l'élection.; mais, sur le rapport favorable du Comte Eberhard de Nettenburg, qui avait été envoyé à Rome pour affirmer les droits de la couronne, Henry donna son approbation (ce fut la dernière fois dans l'histoire que l'élection du pape fut ratifiée par un empereur), et le nouveau pape, ordonné pendant ce temps à la prêtrise, fut solennellement consacré le 29 juin 1073 lors de la fête des saints Pierre et Paul. En choisissant le nom de Grégoire VII, Hildebrand non seulement honora la mémoire et le caractère de son premier patron, Grégoire VI, mais il proclama aussi au monde la légitimité de ce titre pontifical.

Il ressort des lettres que Grégoire adressa à ses amis peu après son élection, implorant leur intercession pour lui avec le ciel, et quémandant leur sympathie et leur soutien, qu'il est plus qu'évident que c'est à contrecoeur qu'il accepta le fardeau du pontificat qui avait été déposé sur ses épaules. A Desiderius, Abbé du Mont-Cassin, il parle de son élévation en termes de terreur, reprenant les termes du psalmiste « Me voici dans les eaux profondes, les flots me recouvrent »; « La crainte et les tremblements sont sur moi, et les ténèbres m'ont recouvert ». Et au vu de l'effroyable tâche qui l'attendait (de ses difficultés, personne en réalité n'avait autant conscience que lui-même), il ne peut sembler étrange que même cet esprit intrépide fut tout d'abord effrayé. Car à l'époque de l'élection de Grégoire, le monde chrétien était dans un état déplorable. Durant la désolante ère de transition (cette période terrible de guerres, de rapines, de violences et de corruption en haut lieu qui suivit immédiatement la dissolution de l'empire carolingien, une époque pendant laquelle la société en Europe et toutes les institutions semblaient condamnées à la plus complète destruction et à la ruine) l'Eglise n'avait pas été capable d'échapper à la déliquescence généralisée. Le dixième siècle, le plus triste peut-être des annales chrétiennes, peut être résumé par la brillante formule de Baronius disant que le Christ était comme endormi dans le vaisseau de l'Eglise. Au moment de l'élection de Léon IX, en 1049, selon le témoignage de Saint Bruno, évêque de Sengi, le monde entier gisait dans la cruauté, la sainteté avait disparu, la justice avait péri et la vérité était enterrée; Simon Magus prenait l'Eglise de haut, « dont les évêques et les prêtres s'adonnaient à la luxure et à la fornication » (Vita S. Leonis PP.IX in Watterich, Pont. Roman Vitae, I, 96). Saint Pierre Damien, le plus féroce censeur de son époque, dresse un tableau effrayant de la décadence de la moralité cléricale dans les pages épouvantables de son Liber Gomorrhianus (Livre de Gomorrhe). Bien qu'il ne faille pas douter des tendances de l'auteur à l'exagération rhétorique (un style commun à tous les censeurs moraux) cependant l'évidence apparaît, par recoupement avec d'autres sources, que la corruption à cette époque était généralisée. En écrivant à son ami vénéré, l'abbé Hugues de Cluny (Janvier 1075), Grégoire lui-même se lamente sur l'état malheureux de l'Eglise dans ces termes: « L'Eglise d'Orient est tombée de la foi et se trouve maintenant assaillie de toutes parts par les infidèles. Où que je tourne mes yeux, - à l'Ouest, au Nord, au Sud - je trouve partout des évêques qui ont obtenu leur charge dans des conditions irrégulières, dont la vie et la conversation jurent singulièrement avec leur élection sacrée; qui s'acquittent de leur devoir non par amour du Christ, mais pour des gains matériels. Il n'y a plus de prince qui place l'honneur de Dieu au-dessus de ses fins égoïstes, ou qui permette à la justice de contrer ses ambitions... Et ceux parmi qui je vis - Romains, Lombards et Normands - sont, comme je le leur ai souvent dit, pire que les Juifs ou les païens. »(Grégoire VII, Registr., 1,II,ep. xlix).

Mais en dépit des sentiments personnels et des appréhensions de Grégoire lorsqu'il prit le fardeau de la papauté à une époque où les scandales et les abus surgissaient de toute part, le pontife intrépide n'eut pas un moment d'hésitation dans l'accomplissement de son devoir de poursuivre les réformes initiées par ses prédécesseurs. Une fois confirmé sur le trône apostolique, Grégoire déploya tous ses efforts pour chasser de l'Eglise les deux démons de l'époque, la simonie et l'incontinence cléricale et, avec une énergie et une vigueur remarquables, il travailla sans relâche à l'affirmation de ces principes élevés dont il avait la conviciton qu'ils étaient indissolublement liés au salut de l'Eglise du Christ et à la survie de la société elle-même. Son premier soin, naturellement, fut d'assurer sa propre position à Rome. Dans ce but, il fit un voyage dans le Sud de l'Italie quelques mois à peine après son élection, et conclut des traités avec Landolfo de Bénévent, Richard de Capoue et Gisolfo de Salerne, par lesquels ces princes s'engageaient à défendre la personne du pape et les biens du Saint-Siège et à ne jamais nommer quiconque à un bénéfice écclésiastique sans l'accord papal. Le chef Normand, Robert Guiscard, cependant, maintint une attitude suspecte envers le pape, et au synode de Lenten (1075), Grégoire l'excommunia solennellement pour son invasion sacrilège des territoires du Saint-Siège (Capoue et Bénévent). Durant l'année 1074, l'esprit du pape fut aussi grandement occupé par le projet d'une expédition en Orient pour délivrer les Chrétiens d'Orient de l'oppression des Turcs Seldjoukides. Pour promouvoir la cause d'une croisade, et obtenir si possible une réunion des Eglises d'Orient et d'Occident (espoirs qui avaient été formulés par l'empereur Michel VIII dans sa lettre à Grégoire en 1073), le pontife envoya à Constantinople le patriarche de Venise comme ambassadeur. Il écrivit aux princes chrétiens, leur demandant instamment de rallier les foules de la chrétienté occidentale pour la défense de l'Orient chrétien et, en mars 1074, adressa une lettre circulaire à tous les croyants, les exhortant à se porter au secours de leurs frères d'Orient. Mais le projet rencontra beaucoup d'indifférence et même de l'opposition; et lorsque Grégoire lui-même se trouva empêtré de toutes parts dans des complications qui accaparaient toute son énergie, il ne put donner corps à son projet et l'expédition fut réduite à néant. Avec la jeune monarchie allemande, les relations de Grégoire furent, au début de son pontificat, d'une nature pacifique. Henry, qui était à cette époque durement pressé par les Saxons, avait écrit au pape (Sept.1073) sur un ton d'humble déférence, reconnaissant sa mauvaise conduite passée, et exprimant des regrets pour ses nombreux manquements (son invasion des propriétés de l'Eglise, ses promotions simonistes de personnes sans valeur, sa négligence dans la répression des coupables) ; il promit de s'amender dans le futur, fit profession de soumission au siège Romain dans des termes de la plus grande déférence qu'eussent jamais employée aucun de ses prédecessseurs envers les pontifes de Rome, et exprima l'espoir que les pouvoirs, royal et sacerdotal, liés ensemble par la nécessité d'une assistance mutuelle, pourraient désormais demeurer indissolublement unis. Mais le roi, têtu et passionné, ne resta pas longtemps animé par ces sentiments.

Avec un admirable discernement, Grégoire commença son grand travail de purification de l'Eglise par une réforme du clergé. A son premier synode de Lenten (mars 1074) il promulgua les décrets suivants:

  • Que les clercs qui avaient obtenu tout office ou grade d'ordre sacré par paiement devraient cesser tout ministère dans l'Eglise.
  • Que quiconque ayant acheté une charge ecclésiastique ne pouvait la conserver, et que nul dans le futur ne serait autorisé à acheter ou vendre des droits écclésiastiques.
  • Que tous ceux qui étaient coupables d'incontinence devaient cesser d'exercer leur ministère sacré.
  • Que le peuple devait rejeter l'administration de clercs qui manqueraient d'obéir à ces injonctions.

Des décrets semblables avaient en fait déjà été pris par des papes et des conciles précédents. Clément II, Léon IX, Nicolas II et Alexandre II avaient réaffirmé les anciennes règles de discipline et fait des efforts déterminés pour les voir appliquer. Mais ils rencontrèrent une vigoureuse résistance et ne remportèrent que des succès partiels. Cependant, la promulgation des mesures de Grégoire déclencha alors une violente tempête d'opposition dans toute l'Italie, l'Allemagne et la France. Et la raison de cette opposition de la part d'une vaste multitude de clercs immoraux et simoniaques n'est pas très dure à trouver. L'essentiel de la réforme ainsi accomplie avait été mené par les efforts de Grégoire, dont tous les pays sentaient la force de sa volonté et la puissance de sa personnalité dominatrice. Son caractère, ainsi, était une garantie suffisante que la législation ne saurait rester lettre morte. En Allemagne, en particulier, les décrets de Grégoire soulevèrent un sentiment d'intense indignation. Tout le corps du clergé marié offrit la plus grande résistance, et déclara que le canon enjoignant au célibat était totalement invalide au regard des Ecritures. En soutien de leur position ils en appelèrent au paroles de l'apôtre Paul, I-Cor, VII, 2 et 9: « Mieux vaut se marier que de brûler ». et dans I-Tim.,III,2: « Aussi faut-il que l'épiscope soit irréprochable, mari d'une seule femme...». Ils citèrent les paroles du Christ, Matt, xix,11: « Tous ne comprennent pas ce langage, mais ceux-là à qui c'est donné », et revinrent à l'adresse de l'évêque égyptien Paphnutius au concile de Nicée. A Nuremberg ils informèrent le légat du pape qu'ils renonceraient plutôt à leur prêtrise qu'à leurs femmes, et que celui pour qui les hommes n'étaient pas assez bons pouvait aller chercher des anges pour diriger ses églises. Siegfried, Archevêque de Mayence et primat d'Allemagne, quand il fut forcé de promulguer les décrets, chercha à temporiser et accorda à son clergé six mois de délai de réflexion. L'ordre, évidemment, demeura inappliqué passé ce délai, et au synode tenu à Erfurt en Octobre 1074, il ne put rien obtenir. Altmann, l'énergique évêque de Passau, perdit presque la vie en publiant les mesures, mais adhéra fermement aux instructions du pontife. La plupart des évêques reçurent leurs instructions dans une indifférence manifeste, et quelques-uns défièrent ouvertement le pape. Othon de Constance, qui avait auparavant toléré le mariage de son clergé, l'approuvait maintenant ouvertement. En France, la colère était à peine moins véhémente qu'en Allemagne. Un conseil, à Paris, condamna les décrets de Rome, comme impliquant que la validité des sacrements dépendait de la sainteté du ministre, et les déclara intolérables et irrationnels. Jean, archevêque de Rouen, en tentant d'imposer le canon du célibat lors d'un synode provincial, fut lapidé et dut s'enfuir pour sauver sa vie. Gautier, abbé de Pontoise, qui tenta de défendre les décrets du pape, fut emprisonné et menacé de mort. Au conseil de Burgos, en Espagne, le légat du pape fut insulté et sa dignité outragée. Mais le zèle de Grégoire ne connaissait pas d'abattement. Il fit suivre ses décrets de l'envoi de légats dans tous les Etats, avec pleins pouvoirs de déposer les écclésiastiques immoraux ou simoniaques.

Il est clair que les causes de la simonie et de l'incontinence parmi le clergé étaient étroitement liées, et que l'extension de celle-ci pouvait être effectivement arrêtée seulement par l'éradication de celle-là. Henry IV avait échoué à traduire dans les faits les promesses qu'il avait faites dans sa lettre de pénitence au nouveau pontife. Après la soumission des Saxons et des Thuringiens, il déposa les évêques saxons et les remplaça par ses propres créatures. En 1075 un synode tenu à Rome excommunia « toute personne, même roi ou empereur, qui confierait à quiconque un poste lié à une charge ecclésiastique. » et Grégoire, reconnaissant la futilité de mesures plus légères, déposa les prélats simoniaques nommés par Henry, anathémisa plusieurs conseillers impériaux, et cita l'empereur lui-même à comparaître dans Rome en 1076 pour répondre de sa conduite devant un conseil. A ceci, Henry rétorqua en réunissant ses adhérents à Worms le 23 janvier 1076. Cette diète, naturellement, défendit Henry contre les charges papales, accusant le pontife de crimes abominables, et le déclara déposé. Ces décisions furent approuvéees quelques semaines plus tard par deux synodes d'évêques lombards tenus l'un à Plaisance et l'autre à Pavie, et un messager, portant une lettre des plus agressives de la part d'Henry, fut envoyé au pape avec cette réponse. Grégoire n'hésita plus: reconnaissant que la Foi Chrétienne doit être préservée et que le torrent de l'immoralité doit être endigué à tout prix, et voyant que le conflit se portait sur lui par le schisme de l'empereur et la violation de ses promesses solennelles, il excommunia Henry et tous ses partisans ecclésiastiques et releva ses sujets de leurs serments d'allégeance, en accord avec les procédures politiques usuelles de l'époque.

La position d'Henry était maintenant précaire. Tout d'abord, ses conseillers l'encouragèrent à résister, mais ses amis, incluant ses confesseurs parmi l'épiscopat, commencèrent à l'abandonner, et les Saxons se révoltèrent encore une fois, exigeant un nouveau roi. A une réunion des seigneurs allemands, spirituels et temporels, tenue à Tibur en octobre 1076, l'élection d'un nouvel empereur fut envisagée. Apprenant par le légat du pape que Grégoire désirait que la couronne fût conservée à Henry si possible, l'assemblée se contenta d'en appeler à l'empereur de s'abstenir pour le moment de s'occuper de toute affaire publique et d'éviter la compagnie de ceux qui avaient été excommuniés, mais déclara sa couronne confisquée s'il ne se réconciliait pas avec le pape dans un délai d'un an. Il fut ensuite convenu d'inviter Grégoire à un concile à Augsburg en février suivant, auquel Henry fut sommé de se présenter. Abandonné par ses propres partisans et craignant pour son trône, Henry s'enfuit discrètement avec sa femme et son enfant et un unique serviteur jusqu'à Grégoire pour offrir sa soumission. Il traversa les Alpes dans la profondeur de l'un des plus rudes hivers que l'on eût connu. Lorsqu'il eut atteint l'Italie, les Italiens se pressèrent en foule autour de lui en lui promettant aide et assistance dans sa querelle avec le pape, mais Henry rejeta leurs offres. Grégoire était déjà en chemin pour Augsburg et, craignant la traîtrise, se retira au château de Canossa. Là, Henry le suivit, mais le pontife, se souvenant de son infidélité, le traita avec une extrême sévérité. Dévêtu de ses atours royaux et vêtu comme un pénitent, Henry dut venir pieds nus à travers la glace et la neige, et supplier d'être admis en présence du pape. Tout le jour il resta à la porte de la citadelle, jeûnant et exposé à la dureté d'un hiver rigoureux, mais on lui refusa l'entrée. Un second et un troisième jour il s'humilia et se violenta ainsi, et finalement, le 28 janvier 1077, il fut reçu par le pontife et absous de censure mais à la seule condition d'apparaître au concile projeté et de se soumettre à sa décision.

Henry, alors, retourna en Allemagne, mais la sévère leçon qu'il avait reçue ne produisit pas sur sa conduite l'amélioration radicale que l'on aurait pu en attendre: Dégoûtés par son inconsistance et sa malhonnêteté, les princes Allemands, le 15 mars 1077, élirent Rodolphe de Souabe pour lui succéder. Grégoire souhaita rester neutre, et même s'affaira pour trouver un compromis entre les partis opposés. Tous deux, cependant, furent insatisfaits, et empêchèrent la tenue du concile projeté. La conduite d'Henry envers le pape était caractérisée par la plus grande duplicité, et, quand il alla jusqu'à menacer de nommer un antipape, Grégoire renouvela en 1080 la sentence d''excommunication contre lui. A Bressanone, en juin 1080, le roi et ses évêques feudataires, soutenus par les Lombards, mirent leurs menaces à exécution et choisirent Guibert, l'archevêque simoniaque excommunié de Ravenne, comme pape sous le titre de Clément III. Rodolphe de Souabe étant tombé mortellement blessé à la bataille de Mersburg en 1080, Henry pouvait concentrer toutes ses forces contre Grégoire. En 1081 il marcha sur Rome, mais échoua à entrer dans la ville, ce qu'il accomplit finalement en 1084. Grégoire alors se retira en exil à Saint-Ange et refusa de s'entretenir des propositions d'Henry, bien que ce dernier promît de remettre Guibert comme prisonnier si le souverain pontife consentait seulement à le couronner empereur. Grégoire cependant insista sur le préliminaire nécessaire qu'Henry devrait apparaître en repentance devant un concile. L'empereur, tout en prétendant se soumettre à ces termes, essaya autant que possible d'empêcher la réunion des évêques. Un petit nombre cependant s'assembla, et en accord avec leurs souhaits, Grégoire excommunia de nouveau Henry. Ce dernier, en apprenant cette nouvelle, entra dans Rome le 21 mars 1084. Guibert fut consacré pape, et couronna Henry empereur. Cependant Robert Guiscard, duc de Normandie, avec qui Grégoire avait formé une alliance, marchait déjà sur la ville, et Henry, apprenant son avance, s'enfuit à Citta Castellana. Le pontife fut libéré, mais comme le peuple était outré par les excès de ses alliés Normands, il fut obligé de quitter Rome. Déçu et affligé, il se retira au Mont-Cassin, et plus tard au château de Salerne, près de la mer, où il mourut l'année suivante. Trois jours avant sa mort il retira toutes les censures d'excommunication qu'il avait prononcées, sauf celles contre les deux offenseurs principaux - Henry et Guibert. Ses derniers mots furent: « J'ai aimé la justice et haï l'iniquité, c'est pourquoi je meurs en exil ». Son corps fut enterré en l'église Saint-Matthieu de Salerne. Il fut béatifié par Grégoire XIII en 1584 et canonisé en 1728 par Benoît XIII. Ses écrits traitent principalement des principes et de la pratique du gouvernement de l'Eglise. On peut les trouver sous le titre Gregori VII rigistri sive epistolarum libri à Mansi, Sacrorum Conciliorum nova et amplissima collectio (Florence, 1759) et S. Gregori VII epistolae et diplomata par Horoy (Paris, 1877)


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THOMAS OESTREICH
Tiré de "Catholic Encyclopedia", copyright © 1913 by the Encyclopedia Press, Inc. Traduction française : Bertrand Blochet, 1999.