Honorius Ier (625 - 638)

Tirée du Catholic Encyclopedia, Londres, 1913
Honorius Ier

Pape originaire de Campanie, consacré le 27 octobre (selon Duchesne) ou le 3 novembre (Jaffé et Mann) en succession de Boniface V. Sa notoriété tient principalement au fait qu'il fut condamné comme hérétique par le sixième concile œcuménique (680).

Ce sujet sera considéré sous les chapitres suivants:

  • La lettre de Serge à Honorius
  • Le Monothélisme
  • La réponse d'Honorius
  • L'Ecthèse d'Heraclius
  • Le Manuscrit de Constant
  • Dans quel sens Honorius fut condamné
  • Controverses modernes sur le sujet
  • Le caractère et l'œuvre d'Honorius

LA LETTRE DE SERGE A HONORIUS

La question monothélite fut soulevée vers 634 dans une lettre à ce pape par le Patriarche de Constantinople, Serge. Il rapporta que l'empereur Heraclius, lorsqu'il se trouvait en Arménie en 622, en réfutant un monophysite de la secte des Sévériens, avait employé l'expression « une opération » (energie, energeia) au sujet du Verbe Incarné. Cyrus, évêque du Lazi, avait considéré cela comme étant d'une orthodoxie douteuse, et avait demandé conseil à Serge. Serge répondit (dit-il) qu'il ne souhaitait pas trancher cette question, mais que l'expression avait été employée par son prédécesseur, Mennas, dans une lettre au pape Vigile. En 630, Cyrus devint patriarche d'Alexandrie. Il trouva une Egypte presque entièrement monophysite, comme elle l'était depuis le concile de Chalcédoine en 451. Cyrus, en employant l'expression pour laquelle Serge avait pu produire une si bonne autorité, avait formulé une série de propositions que la plupart des monophysites étaient prêts à accepter, et ils furent par ce biais réunis en grand nombre à l'Eglise Catholique, « si bien que ceux qui auparavant n'auraient voulu prononcer le nom du divin Léon et du grand Concile de Chalcédoine, les commémoraient maintenant tous deux à pleine voix au cours des saints mystères ». A ce moment, Sophronius, moine Palestinien renommé pour sa sainteté, se rendit à Alexandrie. Il désapprouva la formulation de Cyrus, et Serge, manifestement, s'en inquiéta. La réunion d'un si grand nombre d'hérétiques était vraiment une gloire; mais la facilité avec laquelle elle s'était accomplie doit avoir semblé suspecte. Sophronius ne put accepter les citations des Pères montrant que « deux opérations » était la seule expression orthodoxe. Serge recommanda à Cyrus pour l'avenir de s'abstenir de toute mention d' « une » ou de « deux opérations », mais il jugea nécessaire d'exposer ce sujet au pape. Serge a souvent été considéré comme un hérétique qui fit de son mieux pour abuser le pape. Il semble plus juste et plus pertinent de dire qu'il fut plutôt un politicien qu'un théologien, mais qu'il agit de bonne foi. Il était naturellement soucieux de défendre une expression qui avait été employée par l'empereur, et il ignorait que la lettre de Mennas à Vigile était un faux monophysite. Mais l'usage abondant par Cyrus de sa formulation et sa dénonciation par saint Sophronius l'amena à prendre des mesures de précaution. Sa promptitude à admettre le rejet de l'expression prouve sa modestie, si son souhait que la formule de Sophronius également soit rejetée prouve son ignorance. Rien ne pouvait être plus convenable, ni plus en accord avec la tradition de son Siège, que d'en référer à Rome, puisque c'est la foi elle-même qui était en question.


LE MONOTHELISME

L'hérésie monothélite, en réalité, n'est pas différente de celle des monophysites. Les dernières années nous ont permis de mieux nous familiariser avec les écrits de Timothée Aelurus, Sévère d'Antioche et d'autres monophysites, et il est maintenant clair que les points principaux sur lesquels les différentes sectes monophysites s'accordaient contre le catholicisme étaient les affirmations qu'il n'y a qu'une seule Volonté dans le Verbe Incarné, et que les opérations (activités, energeiai) du Christ ne doivent pas être séparées en deux classes, divine et humaine, mais doivent être considérées comme les actes « théandriques » (divino-humains) du seul Christ. Or, ces deux formules, « Une Volonté » et « Une opération théandrique » sont caractéristiques du monothélisme. Les anciens ne perçurent pas que le monothélisme, lorsqu'il apparut, n'était pas une nouvelle hérésie, mais qu'il epxrimait la quintessence du monophysisme. C'est parce que la guerre avec cette dernière hérésie avait été une guerre de mots. Les catholiques, suivant St Cyril, parlaient d'« une nature », sous-entendant par ce mot la nature subsistante ou sujet, et équivalent au terme hypostase. Par conséquent, ils accusèrent les catholiques de nestorianisme, en enseignant qu'il y a dans le Christ deux personnes, tandis que les catholiques estimaient que les monophysites tenaient que la nature humaine du Christ était si inférieure à sa nature divine qu'elle en était inexistante. Il ne semble pas que les chefs monophysites allassent si loin en fait; mais ils diminuaient sans aucun doute la plénitude de la nature humaine du Christ, en attribuant et la volonté et les actes à une seule personne et non à deux natures distinctes. Il s'ensuivait qu'un libre arbitre humain et une volonté d'action humaine manquaient à la nature humaine du Christ; Mais cette réelle erreur des hérétiques n'était pas clairement perçue par nombre de théologiens catholiques, parce qu'ils dépensaient leurs forces à attaquer l'erreur imaginaire déniant toute réalité à la nature humaine. Notre nouvelle connaissance de la théologie monophysite nous permet de comprendre pourquoi Cyrus eut si peu de difficulté à réunir les monophysites à l'Eglise: C'est parce que sa formule recouvrait l'hérésie, et parce qu'ils n'avaient jamais admis l'erreur à laquelle il était supposé les avoir arrachés. Et lui et Serge auraient dû mieux le comprendre. Mais Serge, à la fin de sa lettre, passe tout près de la clef du problème, lorsqu'il dit que « d'un seul et unique Verbe Incarné procèdent de façon une et indivisible toute les opérations humaines et divines », car cela distingue les opérations humaines des opérations divines, bien qu'elles se réfèrent justement à un seul et même sujet; et Serge poursuit en citant la célèbre lettre dogmatique de St Léon à Flavien: « Agit utraque forma cum alterius communione quod proprium est », qui entraîne la condamnation de l'expression « une énergie ».


LA REPONSE D'HONORIUS

Ce fut alors pour le pape le moment de prendre une décision dogmatique pour sauver la situation. Il ne fit rien de tel. Sa réponse à Serge ne trancha pas la question, ne déclara pas avec autorité la foi de l'Eglise Romaine, ne se réclama pas de la voix de Pierre, ne condamna rien, ne définit rien. Honorius approuve entièrement la réserve de Serge. Il prie Serge d'abandonner finalement la nouvelle expression « une opération » mais il convient aussi, malheureusement, qu'il sera bon d'éviter aussi l'expression « deux opérations »; car si la première est eutychienne, la seconde peut être jugée trop nestorienne. Un autre passage est encore plus difficile à justifier. Suivant la voie de Serge, qui avait affirmé que « deux opérations » pourrait conduire le peuple à croire que deux volontés opposées cohabitaient dans le Christ, Honorius (après avoir expliqué le communicatio idiomatum, par lequel on peut dire que Dieu a été crucifié, et que l'Homme descendit du ciel) ajoute: « Par quoi nous reconnaissons une Volonté de notre Seigneur Jésus-Christ, car c'est à l'évidence notre nature, et non le péché qu'elle contient, qui fut adoptée par la divinité, c'est à dire la nature qui fut créée avant le péché, non la nature qui fut viciée par le péché ». D'autres passages dans la lettre sont orthodoxes. Mais il est clair que le pape suivit tout simplement Serge, sans approfondir plus avant la question. La lettre ne peut être considérée comme une lettre privée, car elle est une réponse officielle à une demande formelle. Elle connut cependant moins de publicité qu'une encyclique moderne. Comme la lettre ne définit ni ne condamne, et ne demande pas à l'Eglise d'accepter ses enseignements, il est bien entendu impossible de la considérer comme une expression ex cathedra. Mais avant, et même juste après le le Concile du Vatican, ce point de vue fut parfois avancé, quoique presque exclusivement par les adversaires du dogme de l'Infaillibilité Pontificale. Une partie d'une seconde lettre d'Honorius à Serge fut lue au huitième concile. Elle désapprouve encore plus nettrement la mention de « une opération » ou « deux opérations »; mais elle a le mérite de se référer aux paroles de Saint Léon, que Serge avait citées.


L'ECTHESE D'HERACLIUS

Serge, après avoir reçu la lettre du pape approuvant sa récente prudence, composa une « Ecthèse », ou exposé, qui fut publiée par l'empereur vers la fin de 638. En conformité avec les termes d'Honorius, elle ordonne à tous les sujets d'Heraclius de confesser Une Volonté en Notre-Seigneur, et d'éviter les expressions « une opération » et « deux opérations ». Avant la mort de Serge, en décembre, il rassembla à Constantinople un grand synode, qui accepta l'exposé comme « vraiment conforme aux enseignements apostoliques »; la lettre du Siège Apostolique constitua évidemment le socle de cette affirmation. Honorius était déja mort, et n'eut donc pas l'opportunité d'approuver ou de désapprouver le document impérial qui avait été fondé sur sa lettre. Saint Sophronien, qui était devenu patriarche de Jérusalem avant même que Serge n'écrivît au pape, mourut lui aussi avant la fin de l'année, mais non sans avoir réuni un grand nombre de témoignages des Pères sur les « deux opérations », et il envoya à tous les métropolitains du monde une remarquable analyse, qui définit admirablement la doctrine catholique. Il missionna aussi de façon solennelle Etienne, évêque de Doza, le doyen des évêques de son patriarcat, pour se rendre à Rome et obtenir une condamnation définitive de la nouvelle erreur. Les envoyés Romains qui furent dépêchés à Constantinople en 640 pour obtenir l'agrément de l'empereur au nouveau pape, Séverin, refusèrent d'accepter l'Ecthèse au motif que Rome est au-dessus de toute loi synodale. Séverin ne régna que deux mois, mais il condamna l'Ecthèse, ce que répéta son successeur, Jean IV. L'empereur Heraclius écrivit alors au pape en portant le blâme sur Serge, et désavoua l'Ecthèse. Il mourut peu de temps après (Février 641). A son fils aîné, Jean IV adressa une lettre connue comme « Excuses pour le pape Honorius ». Il explique très sincèrement que Serge comme Honorius n'affirmèrent une seule volonté que parce qu'ils ne voulaient pas admettre deux volontés contradictoires; cependant il montre par ses arguments qu'ils avaient tort en employant une expression si ambiguë. St Maxime de Constantinople, moine et ancien secrétaire d'Héraclius, devenait alors le protagoniste de l'orthodoxie et de la soumission à Rome. Sa défense d'Honorius est basée sur les thèses d'un certain abbé, Jean Symponus, rédacteur de la lettre d'Honorius, affirmant que le pape voulait simplement nier que le Christ pût avoir deux volontés humaines contradictoires, comme nous en trouvons dans notre nature déchue. Il est vrai que les mots d'Honorius sont hérétiques, par leur indécision plus que par leurs affirmations. Malheureusement les monophysites avaient l'habitude d'argumenter de cette même manière indécise, du fait que le Christ ne pourrait avoir de volonté inférieure rebelle, pour prouver que ses volontés Divine et Humaine n'étaient pas deux facultés distinctes.Nul doute qu'Honorius n'eut pas pas réellement l'intention de nier qu'il y ait dans le Christ une volonté humaine, la plus haute faculté; mais il employa des mots qui pouvaient être interprétés dans le sens de cette hérésie, et il ne reconnut pas que la question ne portait pas sur l'unité de la Personne qui veut, ni sur le plein agrément de la Volonté Divine avec la faculté humaine, mais sur l'existence distincte de la faculté humaine comme partie intégrante de l'Humanité du Christ.


LE MANUSCRIT DE CONSTANT

Pyrrhus, le successeur de Serge, fut condamné par Rome pour avoir refusé de retirer l'Ecthèse. L'empereur Constant le révoqua pour des raisons politiques, et nomma un nouveau patriarche, Paul. Pyrrhus abjura à Rome. Paul, lors de sa nomination, envoya au pape, comme de coutume, sa profession de foi. Comme elle ne confessait pas les deux volontés, elle fut condamnée par le Pape Théodore. Paul se mit tout d'abord en colère, mais conseilla ensuite à Constant de retirer l'Ecthèse, à laquelle fut substitué un Typos, ou « Formule » dans lequel il était à nouveau interdit de parler de une ou de deux opérations, mais « une Volonté » n'y était plus enseigné; à la place, il était dit qu'on ne devait parler ni d'une, ni de deux volontés, mais aucun blâme ne sanctionnait ceux qui avaient employé l'une ou l'autre expression dans le passé. Les sanctions pour désobéissance devaient être la déposition pour les évêques et le clergé, l'excommunication, l'expropriation ou l'exil perpétuel pour les autres. L'édit fut basé sur une mauvaise interprétation de l' Apologie de Jean IV, qui avait montré que le terme « Une volonté » était une expression impropre, mais avait déclaré qu'Honorius et Serge l'avaient utilisée dans un sens orthodoxe. Mais Jean IV n'avait ni défendu ni blâmé Honorius et Serge dans leur souhait d'éviter l'expression « deux opérations ». En conséquence, on supposa qu'Honorius avait raison sur ce point, et il fut alors tout à fait logique d'assimiler la question d'une ou deux volontés à celle d'une ou deux opérations. Les peines étaient sévères; mais le patriarche, comme l'empereur, déclarèrent qu'ils ne forçaient la conscience de personne. La Formule, contrairement à l'Ecthèse, n'était pas une profession de foi, mais une simple interdiction de l'emploi de certains mots, en vue d'éviter les disputes. L'édit fut publié vers le premier semestre 649. Le pape Théodore mourut en mai, et fut remplacé par St Martin Ier qui, lors du grand concile du Latran de 649, condamna solennellement l'Ecthèse et le Manuscrit comme hérétiques, ainsi que Cyrus, Serge, Pyrrhus (qui était retombé) et Paul. L'empereur était furieux. Il fit traîner le pape jusqu'à Constantinople, enchaîné comme un prisonnier, et l'exila en Crimée, où il mourut en martyr de la foi en 655. St Maxime souffrit aussi pour sa dévotion à l'orthodoxie et sa loyauté au Saint Siège. Les décrets du concile du Latran, que Saint Martin fit envoyer à tous les évêques en tant que décisions dogmatiques émanant de la papauté, marquent une nouvelle étape dans la controverse d'Honorius. Honorius et Serge doivent tenir ou tomber ensemble. Jean IV les défendit tous les deux. Saint Martin condamna Serge et Cyrus, et ne dit pas un mot en faveur d'Honorius. On sentait à l'évidence qu'il ne pouvait être défendu, si la Formule devait être considérée comme hérétique pour avoir interdit les expressions orthodoxes « deux opérations » et « deux volontés », puisqu'en cela elle suivait simplement Honorius. Mais on doit noter soigneusement que la Formule de Constant n'est pas monothélite. Son « hérésie » consiste à interdire l'usage d'expressions orthodoxes ainsi que leurs contraires hérétiques. Une étude des actes du Concile du Latran montrera que la question ne portait pas sur la tolérance d'expressions monothélites, car la Formule interdisait bien leur emploi, mais sur l'interdicition d'expressions orthodoxes. Nul doute qu'à Rome on tenait qu'Honorius n'avait pas eu l'intention d'enseigner « Une Volonté », et que par conséquent il n'était pas positivement hérétique. Mais nul ne pouvait nier qu'il favorisa le cours négatif que la Formule défendait par de sévères peines, et qu'il mérita ainsi objectivement la même condamnation.


DANS QUEL SENS HONORIUS FUT CONDAMNE

Constant fut assassiné en 668. Son successeur, Constantin Pogonatus, ne se battit probalement pas pour la Formule, mais l'Orient et l'Occident restèrent divisés jusqu'à la fin de ses guerres contre les Sarrazins en 678, et c'est alors qu'il se soucia de les réunir à nouveau. Sur sa demande, le pape St Agathon envoya des légats pour présider un concile général qui se réunit à Constantinople le 7 novembre 680. Ils emportèrent avec eux une longue lettre dogmatique dans laquelle le pape définissait la foi avec l'autorité du successeur de Saint Pierre. Il déclara solennellement, en se souvenant d'Honorius, que l'Eglise Apostolique de Saint Pierre n'était jamais tombée dans l'erreur. Il condamne l'Ecthèse et la Formule avec Serge, Théodore de Pharan, Pyrrhus, Paul et son successeur Pierre. Il ne laisse au concile aucun pouvoir de délibération. Les Orientaux sont supposés bénéficier du privilège de la réunion à Rome par simple acceptation de cette lettre. Il envoya un livre de témoignages des Pères, qui furent soigneusement vérifiés. Le patriarche monothélite d'Antioche, Macarius, avait été autorisé à présenter d'autres témoignages, qui furent examinés et trouvés incorrects. Le Patriarche de Constantinople, George, et avec lui tout le concile, accepta la lettre papale, et Macarius fut condamné et déposé pour l'avoir refusée. Honorius, jusqu'à présent, avait été cité trois fois par Macarius, mais ne fut mentionné par personne d'autre. Dans la douzième session, le 12 mars 681, on produisit un paquet que Macarius avait envoyé à l'empereur, mais que celui-ci n'avait pas ouvert. Il s'avéra qu'il contenait la lettre de Serge à Cyrus et à Honorius, ainsi qu'une fausse lettre de Mennas à Vigile, et la lettre d'Honorius à Serge. Dans la treizième session, le 28 mars, les deux lettres de Serge furent condamnées, et le concile ajouta: « Ceux dont nous exécrons les dogmes impies, nous jugeons que leurs noms mêmes doivent être chassés de la Sainte Eglise de Dieu », c'est à dire Serge, Cyrus, Pyrrhus, Pierre, Paul, Théodore, tous noms mentionnés par le saint pape Agathon dans sa lettre au pieux et grand empereur, « et furent rejetés par lui, comme professant des vues contraires à notre foi orthodoxe; et ceux-là, nous les déclarons sujets à l'anathème. Et de plus nous décidons qu'Honorius aussi, qui fut autrefois pape de Rome, doit être rejeté avec eux de la Sainte Eglise, et déclaré avec eux anathème, parce que nous avons trouvé que par sa lettre à Serge, il suivait son opinion en toute chose, et confirmait ses dogmes corrompus ». Ces derniers mots sont assez vrais, et si Serge devait être condamné, Honorius ne pouvait être sauvé. Les légats ne firent pas d'objection à sa condamnation. La question s'était posée de façon inattendue à la lecture du paquet de Macarius; mais les légats avaient dû recevoir du pape des instructions sur l'attitude à adopter en pareilles circonstances.

D'autres écrits des hérétiques condamnés furent ensuite produits, dont une partie d'une seconde lettre d'Honorius, et ils furent tous condamnés à être brûlés. Le 9 août, dans la dernière session, George de Constantinople demanda « que les personnes ne fussent pas nommément anathémisées », c'est à dire Serge, Pyrrhus, Paul et Pierre. Il ne mentionna que ses propres prédécesseurs; mais Théodore de Pharan, Cyrus et Honorius auraient évidemment eux aussi dans ce cas été épargnés, si les légats avaient accepté cette suggestion. Mais on ne fit aucune tentative pour sauver la réputation d'Honorius, et la pétition de George fut rejetée par le synode. Dans les déclarations finales, l'anathème d'Honorius, parmi les autres hérétiques, fut proclamé. Le décret dogmatique solennel signé par les légats, tous les évêques et l'empereur, condamne les hérétiques mentionnés par St Agathon « et aussi Honorius qui fut autrefois pape de Rome », tandis qu'il accepte avec enthousiasme la lettre de saint Agathon. Le concile, fidèle à la coutume, présenta une lettre de félicitations à l'empereur, qui fut signée par tous les évêques. Dans cette lettre ils parlent beaucoup de la victoire d'Agathon parlant par la voix de Pierre, vainqueur de l'hérésie. Ils anathémisent les hérétiques, nommément Théodore, Serge, Paul, Pyrrhus, Pierre, Cyrus, « et avec eux Honorius, qui fut prélat de Rome, pour les avoir suivi en toutes choses », et Macarius ainsi que ceux qui le suivent. La lettre au pape, elle aussi signée par tous, donne la même liste d'hérétiques, et félicite Agathon pour sa lettre « que nous reconnaissons comme une déclaration de la plus haute autorité apostolique ». La thèse moderne voulant que le concile se fût opposé au pape ne repose sur aucun document. Au contraire, tous les Orientaux, à l'exception de l'hérétique Macarius, furent à l'évidence enchantés de la possibilité de réunification. Ils n'avaient jamais été monothélites, et n'avaient aucune raison d'approuver la politique de silence encouragée par les peines sévères de la Formule de Constant. Ils louèrent avec enthousiasme la lettre de St Agathon, dans laquelle l'autorité et la primauté de la papauté sont réaffirmées. Eux-mêmes ne disent pas moins: ils affirment que le pape avait parlé en vérité, selon son droit, avec la voix de Saint Pierre. La lettre officielle de l'empereur au pape est particulièrement explicite sur ces questions. Il faut noter qu'il y appelle Honorius « le confirmateur de l'hérésie et contradicteur de soi-même », montrant encore qu'Honorius n'avait pas été condamné par le concile comme monothélite, mais pour avoir approuvé la politique contradictoire de Serge qui plaça les expressions orthodoxes et hérétiques sous le même ban. Ce fut dans ce sens que Paul et sa Formule furent condamnés; et le concile fut certainement bien informé de l'histoire de la Formule, et des excuses de Jean IV pour Serge et Honorius, ainsi que des justifications par St Maxime. Il est clair, alors, que le concile ne crut pas se déshumaniser en affirmant qu'Honorius fut un hérétique (dans le sens précisé plus haut) et en même temps en acceptant la lettre d'Agathon comme ce qu'elle prétendait être, une expression d'autorité de la foi infaillible du siège romain. La faute d'Honorius réside précisément dans le fait qu'il n'avait pas publié d'autorité cette foi constante de son Eglise, c'est à dire, en langage moderne, qu'il n'avait publié de définition ex cathedra.

St Agathon mourut avant la conclusion du concile. Le nouveau pape, Léon II, n'eut bien sûr aucune difficulté à donner aux décrets du concile la confirmation formelle que le concile attendait de lui, selon la coutume. Les mots concernant Honorius, dans sa lettre de confirmation, par laquelle le concile obtient son rang oecuménique, sont nécessaiement plus importants que le décret du concile lui-même.« Nous anathémisons les inventeurs de la nouvelle erreur, c'est à dire Théodore, Serge,... et aussi Honorius, qui n'a pas oeuvré à la sanctification de cette Eglise Apostolique par l'enseignement de la tradition Apostolique, mais qui, par une profane duplicité, tenta de corrompre sa pureté ». Cela apparaît comme l'expression exacte de l'esprit du concile, même si le concile évita de dire qu'Honorius avait déshonoré l'Eglise Romaine. Les derniers mots de la citation sont donnés plus haut comme dans la version grecque de la lettre, parce qu'ils furent considérés comme d'une grande importance par un grand nombre de défenseurs de la foi catholique. Pennacchi, suivi par Grisar, soutenait que par ces mots, Léon II abrogea explicitement la condamnation pour hérésie par le concile, et lui substitua une condamnation pour négligence. Rien, cependant, ne saurait être moins explicite. Hefele, comme beaucoup d'autres avant et après lui, soutenait que Léon II, par les mêmes termes, expliqua le sens dans lequel la sentence d'Honorius devait être comprise. Une telle distinction entre le point de vue du pape et celui du concile n'est pas justifiée si l'on s'en tient au strict examen des faits. Au mieux, un tel système de défense fut excessivement précaire, car la plus douce lecture du Latin ne laisse pas de doute: « mais par profane duplicité, tenta de corrompre sa pureté ». Dans cette formule, Honorius n'est certainement pas disculpé, cependant le pape déclare qu'il n'a pas réellement réussi à corrompre l'Eglise Romaine immaculée. Cependant, dans sa lettre au roi d'Espagne Erwig, il dit: « Et avec eux Honorius, qui permit de ternir la règle immaculée de la tradition apostolique qu'il avait reçue de ses prédécesseurs ». Aux évêques espagnols il explique ce qu'il veut dire: « Avec Honorius qui, alors qu'il incarnait l'autorité apostolique, n'eut pas à coeur d'éteindre la flamme de l'enseignement hérétique qui en était à ses débuts, mais qui, par sa néglience, lui permit de se développer ». C'est à dire qu'il n'insista pas sur les « deux opérations », mais s'accorda avec Serge pour considérer que toute la question devait être laissée de côté. Le pape Honorius fut par conséquent inclus sur la liste des hérétiques anathémisés par le Synode, et par les septième et huitième conciles oecuméniques sans mention spéciale; de plus, dans le serment prononcé par tout nouveau pape depuis le huitième siècle jusqu'au onzième se trouvent les mots suivants: « Avec Honorius, qui alimenta leurs affirmations pernicieuses » (Liber diurnus, II, 9). Il est clair que nul catholique n'a le droit de défendre le pape Honorius. Il fut un hérétique, non dans l'intention, mais dans les faits; et il doit être considéré comme ayant été condamné de la même façon qu'Origène et Théodore de Mopsueste, qui moururent dans la communion catholique, n'ayant jamais résisté à l'Eglise, et qui furent cependant condamnés. Mais il ne fut pas condamné comme monothélite, pas plus que Serge. Et il serait sévère de le considérer comme un « hérétique privé », car il avait certainement d'excellentes intentions.


CONTROVERSES MODERNES SUR LE SUJET

La condamnation du pape Honorius fut retenue dans les leçons du bréviaire à la date du 28 juin (St Léon II) jusqu'au dix-huitième siècle. Les difficultés se firent sentir quand, après le Grand Schisme d'Occident, l'infaillibilité pontificale commença d'être mise en doute. Le Protestantisme et le Gallicanisme lancèrent de vigoureuses attaques contre le malheureux pape, et à l'époque du concile du Vatican, Honorius figurait dans tous les pamphlets et tous les discours sur les sujets ecclésiastiques. La question n'avait pas seulement été débattue dans de nombreuses monographies, mais fut traitée par les historiens et les théologiens, aussi bien que par les polémistes avoués. Juste quelques points de vue typiques méritent ici d'être mentionnés.

Bellarmine et Baronius suivirent Pighius en niant qu'Honorius ait jamais été condamné. Baronius prétendit que les Actes du Concile furent falsifiés par Théodore, un partriarche de Constantinople, qui avait été déposé par l'empereur, mais fut restauré à une date ultérieure; nous sommes supposés présumer que le concile le condamna mais qu'il substitua « Honorius » à « Théodore » dans les actes. Cette théorie a maintes fois été réfutée.

Les plus célèbres Gallicans, tels que Bossuet, Dupin, Richer, et des plus récents comme le Cardinal de la Luzerne et (à l'époque du concile du Vatican) Maret, Gratry et bien d'autres, soutenaient généralement avec tous les écrivains protestants, qu'Honorius avait formellement défini l'hérésie, et qu'il fut condamné pour cela même. Ils ajoutaient, évidemment, qu'un tel échec de la part d'un pape individuel ne compromettait pas l'orthodoxie usuelle et générale du Siège de Rome.

De l'autre côté, les principaux avocats de l'infaillibilité pontificale, par exemple, de grands hommes comme Melchior Canus au seizième siècle, Thomassinus au dix-septième, Pietro Ballerini au dix-huitième, le Cardinal Perrone au dix-neuvième, ont pris bien soin de montrer qu'Honorius n'avait rien défini ex cathedra. Mais ils n'étaient pas satisfaits de cette défense amplement suffisante. Plusieurs suivirent Baronius, mais la plupart, sinon tous, se montrèrent anxieux de prouver que les lettres d'Honorius étaient entièrement orthodoxes. Il n'y eut à vrai dire aucune difficulté à montrer qu'Honorius ne fut probablement pas monothélite. Il n'y avait plus qu'à étendre la même bienveillante interprétation aux paroles de Serge. L'érudit jésuite Garnier vit clairement, toutefois, que ce n'était pas comme monothélite qu'Honorius fut condamné. Il fut mêlé à Serge, Pyrrhus, Paul, l'Ecthèse et la Formule. Il n'est pas clairement établi que Serge, Pyrrhus et l'Ecthèse doivent être considérés comme monothélites, puisqu'ils interdisent la mention « une opération »; il est tout à fait certain que Paul et la Formule furent anti-monothélites, car ils interdisaient aussi « Une volonté ». Garnier montra que le concile condamna Honorius pour avoir approuvé Serge et pour avoir « fomenté » les dogmes de Pyrrhus et de Paul. Ce point de vue est suivi par nombre de grands auteurs, dont Pagi.

Une théorie mise en avant par Pennacchi à l'époque du concile du Vatican s'attira un inutile regain d'attention. Il s'accordait avec les protestants et les gallicans à proclamer que la lettre d'Honorius était une définition ex cathedra; que le pape fut anathémisé par le concile comme hérétique au sens strict; mais le concile, n'étant pas infaillible hors de la confirmation papale, tomba dans ce cas dans l'erreur à propos d'un fait dogmatique (sur ce point Pennacchi fut précédé par Turrecremata, Bellarmine, Assemani et bien d'autres), puisque la lettre d'Honorius ne pouvait être soumise à la censure. Léon II, en confirmant le concile, abrogeait expressément la censure, selon ce point de vue, et lui substituait une simple condamnation pour négligence (ainsi pense Grisar -- voir plus haut). Il n'y a évidemment aucun fondement solide à ces affirmations.

L'évêque Hefele, avant 1870, adpota le point de vue que la lettre d'Honorius n'était pas strictement hérétique mais était gravement incorrecte, et que sa condamnation par un concile oecuménique constituait une sérieuse difficulté contre l'infaillibilité « personnelle » des papes. Après son acceptation hésitante des décrets du Vatican il modifia son point de vue; il soutint alors que la lettre d'Honorius était une définition ex cathedra, qu'elle était incorrectement formulée, mais que la pensée de son auteur était orthodoxe (c'est assez vrai; mais, dans une définition de la foi, les mots ont certainement une importance capitale): Le concile jugea Honorius à ses termes, et le condamna simplement comme monothélite; Léon II accepta et confirma la condamnation par le concile mais, ce faisant, il définit clairement dans quel sens la condamnation devait être entendue. Ces thèses d'Hefele, qu'il mit en avant avec une édifiante modestie et soumission comme la meilleure explication qu'il pût trouver à ce qui lui était d'abord apparu comme une formidable difficulté, eurent, de façon assez surprenante, une grande influence, et ont été adoptées par de nombreux écrivains catholiques, à l'exception de sa notion erronée qu'une lettre comme celle d'Honorius puisse être supposée remplir les conditions définies par le concile du Vatican pour les jugement ex cathedra (ainsi Jungmann et de nombreux polémistes).


LE CARACTERE ET L'OEUVRE D'HONORIUS

Le pape Honorius fut très respecté et mourut dans une réputation sans tache. Peu de papes firent plus pour la restauration et l'embellissement des églises de Rome, et il nous a laissé son portrait dans la mosaïque absidiale de Sainte-Agnès-Hors-Les-Murs. Il prit soin aussi des besoins temporels des Romains en réparant l'aqueduc de Trajan. Les lettres que nous avons de lui montrent qu'il s'était engagé dans de nombreuses affaires. Il soutint le roi Lombard Adalwald, qui avait été évincé par un rival arien l'ayant fait passer pour fou. Il réussit dans une certaine mesure, avec l'assistance de l'empereur, à réunir le siège schismatique d'Aquileia à l'Eglise romaine. Il écrivit aux évêques d'Espagne pour encourager leur zèle, et Saint Braulio de Saragosse lui répondit. Ses relations avec les îles britanniques sont dignes d'intérêt. Il envoya St Birinus pour convertir les Saxons Occidentaux. En 634 il conféra le pallium à saint Paulin d'York, ainsi qu'à Honorius de Canterbury, et il écrivit une lettre au roi Edwin de Northumbrie, que Bède a conservée. En 630 il enjoignit aux évêques irlandais de célébrer Pâques le même jour que le reste de la chrétienté, en conséquence de quoi fut tenu le concile de Magh Lene (l'ancienne Leighlin); les Irlandais témoignèrent de leur traditionnelle dévotion au siège de Pierre, et envoyèrent à Rome une députation « comme des enfants vers leur mère ». Au retour de ses envoyés, toute l'Irlande du Sud adopta l'usage romain (633).


PIGHIUS, Diatriba de Actibus VI et VII Conc.; BARONIUS, Ann. Eccl., ad ann. 626 and 681, avec les notes de PAGI sur 681; BELLARMINE, De Rom. Pont., iv, II; THOMASSINUS, Dissert. in Concilia, XX; GARNIER, Introd. to Liber Diurnus (P. L., CV); P. BALLERINI, De vi ac ratione primatus; DAMBERGER, Synchronistische Geschichte der Kirche, (15 vols., Ratisbonne, 1850-63, II; BOTTEMANNE, De Honorii papæ epistolarum corruptione (La Hague, 1870); DÖLLINGER, Papstfabeln des Mittelalters (1863); SCHNEEMANN, Studien über die Honoriusfrage (Fribourg im Br., 1864); HEFELE, Causa Honorii papæ (Naples, 1870), un traité présenté au Concile du Vatican; IDEM, Honorius und das sechste allgemeine Concil (Tübingen, 1870); IDEM, Conciliengeschichte, III and IV (écrit vers 1860, modifié dans la 2e éd., 1873; th. Edinburgh, 1896); LE PAGE RENOUF, The Condemnation of Pope Honorius (Londres, 1868), contre la définition; BOTALLA, Pope Honorius before the tribune of reason and history (Londres, 1868; IDEM in Dublin Review, XIX-XX (1872); PENNACCHI, De Honorii Romani Pontificis causâ (Ratisbonne et Rome, 1870); GRATRY, Lettres (Paris, 1870); WILLIS, Pope Honorius and the Roman Dogma (Londres, 1879), la principale attaque protestante en Anglais; JUNGMANN, Dissertationes selectæ in Historiam eccl., II (Ratisbon and New York, 1881); BARMBY in Dict. Christ. Biog., s. v.; GRISAR in Kirchenlex., s. v.; CHAPMAN, The Condemnation of Pope Honorius, reproduit par Dublin Rev., CXXXIX-XL, 1906 (Londres, 1907); HERGENRÖTHER, Handbuch der allgem. Kirchengesch., I, donne un bon résumé des diverses opinions. Des travaux de moindre iportance sont énumérés dans CHEVALIER, Bio-bibl., s. v. Honorius.-- Pour l'histoire générale du pape Honorius, voir le Liber Pontificalis, ed. DUCHESNE; et MANN, The Lives of the Popes, I (1902), pt. I.

JOHN CHAPMAN
Tiré de "Catholic Encyclopedia", copyright © 1913 by the Encyclopedia Press, Inc. Traduction française : Bertrand Blochet, Septembre 2002.