Léon XIII (1878 - 1903)

Tirée du Catholic Encyclopedia, Londres, 1913
Léon XIII

(GIOACCHINO VINCENZO RAFFAELE LUIGI PECCI)

Né le 2 mars 1810 à Carpineto; élu pape le 20 février 1878; décédé le 20 juillet 1903 à Rome. Gioacchino Vincenzo Raffaele Luigi était le sixième des sept fils du Comte Lodovico Pecci et de sa femme Anna Prosperi Buzi. Il y a quelques doutes sur la noblesse de la famille Pecci et, quand le jeune Gioacchino sollicita son admission à l'Académie de la Noblesse de Rome il dut faire face à une certaine opposition, sur quoi il rédigea une histoire de sa famille montrant que les Pecci de Carpineto étaient une branche des Pecci de Sienne, contraints d'émigrer vers les Etats Pontificaux dans la première moitié du seizième siècle sous Clément VII, parce qu'ils avaient pris le parti des Médicis.

A l'âge de huit ans, avec son frère Giuseppe, âgé de dix ans, il fut envoyé à la nouvelle école jésuite de Viterbe, l'actuel séminaire. Il y demeura six ans (1818-24) et y gagna cette facilité classique dans l'usage du Latin et de l'Italien qui fut ensuite si justement admirée dans ses publications officielles et dans ses poèmes. Une grand partie de ce talent est due à son professeur, le Père Léonardo Garibaldi. Quand, en 1824, le Collège Romain fut rendu aux Jésuites, Gioacchino et son frère Giuseppe y entrèrent pour étudier les humanités et la rhétorique. A l'issue de son cours de rhétorique, Gioacchino fut sélectionné pour présenter une thèse en Latin, et choisit comme sujet Le contraste entre la Rome païenne et la Rome chrétienne. Il n'obtint pas moins de succès avec son parcours de trois ans en philosophie et en sciences naturelles.

Il demeurait cependant incertain quant à sa vocation, bien que sa mère eût émis le souhait qu'il se destinât à l'état ecclésiastique. Comme beaucoup d'autres jeunes Romains de l'époque qui visaient une carrière publique, il étudia la théologie ainsi que le droit canon et le droit civil. Parmi ses professeurs se trouvaient le fameux théologien Perrone et l'exégète Patrizi. En 1832 il obtint le doctorat de théologie, sur quoi, suite aux difficultés mentionnées plus haut, il demanda et obtint son admission à l'Académie des Nobles Ecclésiastiques, et entra à l'Université Sapienza pour étudier le droit civil et le droit canon. Grâce à ses talents et à la protection des cardinaux Sala et Pacca, il fut nommé prélat domestique par Grégoire XVI en janvier 1837, alors qu'il était toujours dans les ordres mineurs, et en mars de cette même année, il fut nommé Referendario della Segnatura, fonction qu'il échangea bientôt pour une autre dans la Congregazione del Buon Governo, ou Ministère de l'Intérieur des Etats Pontificaux, dont son protecteur, le cardinal Sala, était à ce moment-là préfet. Durant l'épidémie de choléra qui se propagea dans Rome, il assista habilement le cardinal Sala dans la supervision des hôpitaux de la ville. Son zèle et son habileté convainquirent le cardinal Sala que Pecci était taillé pour de plus hautes responsabilités, et il lui demanda à nouveau d'embrasser la prêtrise, faisant valoir qu'il serait bientôt appelé à des fonctions auxquelles la prêtrise était indispensable. Cédant à ces sollicitations, il fut ordonné prêtre le 31 décembre 1837 par le Cardinal Odeschalchi, Vicaire de Rome, dans la chapelle Saint-Stanislas au Quirinal. Le poste évoqué par le cardinal Sala était celui de Délégué du Gouverneur Civil de Bénévent, une ville sujette du Saint-Siège mais située au coeur du Royaume de Naples. Sa condition était inconfortable; les brigands des territoires napolitains infestaient le pays en grand nombre, survivants des guerres napoléoniennes et de la guerilla des Sanfedistes. Grégoire XVI jugeait nécessaire d'y envoyer un jeune délégué énergique. Le cardinal Lambruschini, secrétaire d'Etat, et le Cardinal Sala suggérèrent le nom de Mgr Pecci, qui partit pour Bénévent le 2 février 1838. Après s'être remis d'une attaque de fièvre typhoïde, il se mit au travail pour éliminer le brigandage et bientôt, sa vigilance, sa volonté inflexible et son approche intransigeante des nobles qui protégeaient les brigands et les contrebandiers, pacifièrent toute la province. Assisté du nonce de Naples, Mgr di Pietro, le jeune délégué passa un accord avec la police de Naples pour mener une action conjointe contre les brigands. Il porta aussi son attention sur les routes et les grands chemins, et mit en place une distribution plus juste des impôts et taxes, restés jusqu'alors les mêmes que ceux qu'avaient imposés les envahisseurs français et, quoiqu'exorbitants, étaient exigés avec la plus grande rigueur. Pendant ce temps, le Saint-Siège et Naples discutaient de l'échange de Bénévent contre une bande de terres bordant les Etats Pontificaux. Quand Mgr Pecci l'apprit, il protesta si vigoureusement auprès du Saint-Siège contre ce projet que les négociations furent abandonnées.

Les résultats obtenus en trois ans par le délégué de Bénévent amenèrent Grégoire XVI à lui confier une autre délégation, pour laquelle une forte personnalité était requise, quoique pour des raisons différentes. Il fut d'abord destiné à Spolète, mais le 17 juillet 1841, il fut envoyé à Pérouse, un point chaud du parti révolutionnaire anticlérical. Pendant trois ans, il améliora la condition matérielle de ce territoire et introduisit une administration économique et judiciaire plus expéditive. Il fonda également une Caisse d'Epargne pour assister les petits commerçants et fermiers avec des prêts à faible taux d'intérêt, réforma les méthodes éducatives, et fut également actif à promouvoir la prospérité commune.

En janvier 1843, il fut nommé nonce à Bruxelles, succédant à Mgr Fornari, nommé nonce à Paris. Le 19 février, il fut consacré archevêque titulaire de Damiette par le cardinal Lambruschini, et envoyé occuper son poste. A son arrivée, il trouva une situation plutôt critique. La question scolaire était en vif débat entre la majorité catholique et la minorité libérale. Il encouragea les évêques et les laïcs dans leur lutte pour les écoles catholiques, et parvint encore à gagner la bienveillance de la Cour, non seulement de la pieuse Reine Louise, mais aussi du Roi Léopold Ier, dont les vues étaient fortement libérales. Le nouveau nonce réussit à unifier les catholiques, et on lui doit l'idée d'un Collège Belge à Rome (1844). Il fit un voyage (1845) à travers la Prusse Rhénane (Cologne, Mayence, Trèves) et grâce à sa vigilance, l'agitation schismatique de l'abbé Ronge, à l'occasion de l'ostension de la Sainte Tunique de Trèves en 1844, n'affecta pas la Belgique. Sur ce, le siège de Pérouse devint vacant et Grégoire XVI, poussé par la demande des Pérousiens et les besoins de cette ville et de sa région, nomma Mgr Pecci évêque de Pérouse, conservant toutefois le titre d'archevêque.

Avec une lettre d'introduction autographe très flatteuse du Roi Léopold, Mgr Pecci quitta Bruxelles pour passer un mois à Londres et un autre à Paris. Cela le mit en relation avec les deux cours, et lui fournit l'opportunité de rencontrer de nombreuses personnalités éminentes, entre autres Wiseman, qui deviendrait ensuite cardinal. Riche d'expériences et d'idées neuves, et muni d'une vision très élargie, il regagna rome le 26 mai 1846, où il trouva le pape sur son lit de mort, si bien qu'il ne put lui faire son rapport. Le 27 juillet 1846, il entra solennellement dans Pérouse où il demeura pendant trente-deux ans. Grégoire XVI avait eu l'intention de le nommer cardinal, mais sa mort et les événements qui troublèrent les premières années du pontificat de Pie IX retardèrent cet honneur jusqu'au 19 décembre 1853. Pie IX désirait avoir auprès de lui cette personne, et lui offrit à plusieurs reprises un siège suburbain, mais Mgr Pecci préférait Pérouse, et peut-être ne s'entendait-il pas très bien avec le Cardinal Antonelli. Il est certainement faux de dire que Pie IX le consigna volontairement à Pérouse, bien plus faux encore de dire qu'il l'y laissa parce que les vues de Pecci étaient libérales et portées aux concessions. En tant qu'évêque de Pérouse, il chercha principalement à inculquer la piété et la connaissance des vérités de la foi. Il insistait pour que les prêtres prêchent et catéchisent non seulement la jeunesse, mais aussi les adultes; et dans ce but, il souhaitait qu'une heure de l'après-midi du dimanche et des jours fériés soit consacrée à cette tâche, devançant ainsi l'une des règles décidées par Pie X en 1905 pour toute l'Eglise. Il publia une nouvelle édition du catéchisme diocésain(1856) et, pour son clergé, il rédigea un guide pratique pour l'exercice du ministère (1857). Il organisait fréquemment des retraites et des missions. Après l'occupation piémontaise et la suppression des ordres religieux, le nombre de prêtres était en forte diminution; pour remédier à ce manque de ministres du culte, il fonda une association de missionnaires diocésains, toujours prêts à se rendre là où ils seraient envoyés(1875). Il chercha à créer un clergé cultivé et vertueux et, dans ce but, il consacrait beaucoup de soin à l'équipement matériel, moral et scientifique de son séminaire, qu'il appelait la prunelle de ses yeux. Entre 1846 et 1850, il agrandit ses bâtiments au prix d'un sacrifice personnel considérable et le dota d'excellents professeurs; de plus, il présidait aux examens, et enseignait lui-même à l'occasion. Il introduisit l'étude de la philosophie et de la théologie de Saint Thomas d'Aquin et, en 1872, fonda l'Accademia di S. Tommaso, qu'il avait planifiée dès 1858.

En 1872, il introduisit les standards gouvernementaux pour l'enseignement des écoles secondaires et des collèges. Quand les fonds du séminaire furent convertis en bons d'Etat, ses revenus furent sérieusement affectés, ce qui imposa à l'évêque de nouveaux sacrifices. A l'exception d'un petit nombre de prêtres trublions qui se placèrent sous la protection du nouveau gouvernement, la discipline du clergé était excellente. Pour venir en aide à de nombreux prêtres qui avaient été appauvris par la confiscation des fonds ecclésiastiques, il institua en 1873 la Société de Saint Joachim et, pour les oeuvres charitables en général, les conférences de Saint Vincent de Paul. Il réorganisa de nombreuses institutions ecclésiastiques pour la jeunesse et en fonda d'autres, au soin desquelles il invita à venir de Belgique les nonnes du Sacré-Coeur et les Frères de la Miséricorde. Durant son épiscopat, trente-six nouvelles églises furent construites dans le diocèse. Sa charité et sa prévoyance firent des merveilles durant la famine de 1854, conséquence du tremblement de terre qui avait dévasté une grande partie de l'Ombrie. A travers les troubles politiques de l'époque, il fut un fervent soutien du pouvoir temporel du Saint Siège, mais il prenait soin d'éviter tout ce qui aurait pu donner au nouveau gouvernement prétexte à d'autres persécutions.

Peu après son arrivée à Pérouse, surgit une agitation populaire que son intervention parvint à apaiser. En 1849, quand des bandes de garibaldiens chassés de Rome infestèrent les collines d'Ombrie, les Autrichiens, menés par le prince Lichtenstein se mirent en marche pour occuper Pérouse, mais Mgr Pecci, réalisant que cette occupation ne ferait qu'aggraver la colère des habitants, se rendit au camp autrichien et parvint à empêcher l'occupation de la ville. En 1859, quelques hors-la-loi établirent à Pérouse un gouvernement provisoire; quand le cardinal entendit que, quoique peu nombreux, ils se préparaient à résister aux troupes pontificales qui s'avançaient sous la direction du Colonel Schmidt, il écrivit une lettre généreuse pour essayer de les dissuader de poursuivre leur projet insensé et d'éviter un inutile bain de sang. Malheureusement, ils ignorèrent son avis, et il en résulta le célèbre Massacre de Pérouse (20 juin). En février 1860, il écrivit une lettre pastorale sur la nécessité du pouvoir temporel du Saint-Siège; mais le 14 septembre de la même année, Pérouse et l'Ombrie furent annexées au Piémont. Il implora en vain le Général Fanti de ne pas bombarder la ville et, durant les premières années qui suivirent l'annexion, il écrivit, soit en son nom propre, soit au nom des évêques d'Ombrie, dix-huit protestations contre les lois et décrets du gouvernement portant sur les questions ecclésiastiques: Contre le mariage civil, la suppression des ordres religieux et la cruauté inhumaine de leurs oppresseurs. Le Placet et l'Exequatur dans les nominations ecclésiastiques, le service militaire pour les ecclésiastiques et la confiscation des biens d'église. Mais il restait si prudent et circonspect, tout en parlant ouvertement, qu'il n'eut jamais de difficultés sérieuses avec le pouvoir civil. Une seule fois, il fut conduit en cour de justice, et il en sortit acquitté.

En Août 1877, à la mort du Cardinal de Angelis, Pie IX fit de lui son camerlingue, si bien qu'il fut obligé de résider à Rome. le Pape Pie mourut le 7 février 1878, et durant sa dernière année, la presse libérale avait souvent insinué que le gouvernement italien devrait prendre en main le conclave et occuper le Vatican. Toutefois, la guerre russo-turque et la mort soudaine de Victor Emmanuel II (9 janvier 1878) détourna l'attention du gouvernement, le conclave se déroula selon la coutume et après trois tours de scrutin, le cardinal Pecci fut élu par quarante-quatre voix sur soixante-et-une.

Quelque temps auparavant, il avait écrit une lettre pastorale inspirée à ses ouailles, portant sur l'Eglise et la civilisation. Les affaires ecclésiastiques se trouvaient dans une position difficile et fluctuante. Pie IX, il est vrai, avait gagné à la papauté l'amour et la vénération de la Chrétienté, et même l'admiration de ses adversaires. Mais, quoiqu'indiscutablement renforcées, ses relations avec les puissances civiles avaient ou bien cessé ou bien perdu toute cordialité. Mais le tact et la finesse diplomatique de Léon parvint à rétablir les liens rompus, à aplanir les diffcultés et à établir de bonnes relations avec presque toutes les puissances.

Durant tout son pontificat, il parvint à rester en bonnes relations avec la France, et il assura son gouvernement qu'il appellerait lui-même tous les Catholiques à accepter la République. Mais en dépit de ses efforts, très peu de monarchistes l'écoutèrent, et vers la fin de sa vie il vit arriver l'échec de sa politique française, bien que lui ait été épargnée la peine d'assister à la catastrophe finale qu'il n'avait pas pu prévenir. C'est à Léon que la France devait son alliance avec la Russie; de cette façon il renversait la Triple Alliance, espérait prévenir les conflits latents, et s'attendait à une assistance amicale dans la résolution de la question romaine. Avec l'Allemagne il eut plus de chance. Le jour même de son élection, lorsqu'il notifia l'événement à l'Empereur, il formula l'espoir de voir ses relations avec l'Allemagne rétablies et, bien que la réponse de l'empereur fût froidement protocolaire, la glace était rompue. Bientôt, Bismarck, incapable de gouverner avec les libéraux, qu'il avait pourtant tenté d'amadouer en initiant le Kulturkampf, réalisa qu'il avait besoin du Parti Centriste, c'est à dire des Catholiques, et souhaita arriver à un accord. Dès 1878, les négociations commencèrent à Kissingen entre Bismarck et Aloisi-Masella, le nonce de Munich; elles firent un pas supplémentaire à Venise entre le nonce Jacobini et le prince Von Reuss; peu de temps après, les lois prussiennes contre l'Eglise furent abolies. Vers 1883, des évêques commencèrent à être nommés à divers sièges, et quelques-uns des évêques exilés furent autorisés à rentrer. Vers 1884, les relations diplomatiques furent rétablies et en 1887 un modus vivendi entre l'Eglise et l'Etat fut trouvé. Bismarck suggéra que le pape Léon arbitre les différends entre l'Allemagne et l'Espagne. Les bonnes relations avec l'Allemagne trouvèrent leur expression dans les trois visites que Léon rendit à Guillaume II (1888, 1893 et 1903), dont le père lui aussi, quand il fut couronné prince, avait rendu visite au Vatican. Par une sorte de quiproquo, Bismarck pensait que le pape aurait dû empêcher les Catholiques de s'opposer à certains de ses desseins politiques. Une seule fois, Léon intervint dans une question parlementaire, et en cette occasion son avis fut suivi. En 1880, les relations avec le gouvernement belge furent à nouveau rompues à propos de la question scolaire, au prétexte que le pape se prêtait à un double-jeu, encourageant les évêques à résister tout en faisant croire au gouvernement qu'il les incitait à la modération. En fait, la suppression de l'ambassade de Belgique au Vatican avait été décidée bien avant que n'éclate la question scolaire. En 1883 le nouveau gouvernement catholique la restaura. Durant le pontificat de Léon, la condition de l'Eglise de Suisse s'améliora quelque peu, particulièrement à Ficino, Argovie et Bâle. En Russie, l'attentat de Soloviev contre Alexandre II (14 avril 1879) et le jubilé d'argent du règne de ce Tsar (1880) donna au pape l'opportunité de tenter un rapprochement. Mais ce n'est que lorsqu'Alexandre III monta sur le trône (1883) qu'un accord fut trouvé, par lequel quelques sièges épiscopaux étaient tolérés et quelques-une des lois les plus dures envers le clergé catholique furent légèrement assouplies. Mais quand, en 1884, Léon consentit à présenter au Tsar une pétition au nom des Catholiques Ruthéniens contre l'oppression qu'ils subissaient, cela n'eut pour effet que de faire redoubler la persécution. Dans la dernière année d'Alexandre III (mai 1894) les relations diplomatiques furent rétablies; Alexandre, comme Guillaume, quoique plus chaleureusement, répondit de manière évasive. Dans le même temps, Léon prit soin d'exhorter les Polonais à se comporter en loyaux sujets de la domination russe.

Parmi les actes de Léon XIII qui affectèrent particulièrement le monde anglophone, on peut mentionner, pour l'Angleterre, l'élévation de Henry Newman au cardinalat (1879), les Romanos Pontifices de 1881 concernant les relations de la hiérarchie et du clergé régulier, la béatification(1886) de cinquante martyrs Anglais, la commémoration du treizième centenaire de St Grégoire le Grand, Apôtre de l'Angleterre (1891), les encycliques Ad Anglos de 1895 sur le retour à l'unité catholique, et Apostolicæ Curæ de 1896, sur l'invalidité des ordres anglicans. Il restaura la hiérarchie écossaise en 1878 et en 1898 il adressa aux Ecossais une lettre très touchante. Aux Indes Britanniques, le pape Léon instaura une hiérarchie en 1886 et régla trois conflits de longue date avec les autorités portugaises. En 1903, le Roi Edouard VII lui rendit visite au Vatican. L'Eglise d'Irlande éprouva sa sollicitude pastorale en de nombreuses occasions. Sa lettre à l'archevêque McCabe de Dublin(1881), l'élévation de ce même prélat au cardinalat en 1882, l'appel des évêques d'Irlande à Rome en 1885, le décret du Saint Office (13 avril 1888) sur le plan de campagne et de boycotting, et l'encyclique qui s'ensuivit le 24 juin 1888, adressée à la hiérarchie irlandaise, illustrent en partie sa sollicitude paternelle pour le peuple irlandais, quelque divers que pussent être les sentiments que ces actes suscitèrent au paroxysme de l'agitation du pays.

Les Etats-Unis attirèrent de tout temps l'admiration et l'attention du pape Léon. Il confirma les décrets du Troisième Concile Pléniaire de Baltimore (1884) et éleva au cardinalat l'archevêque Gibbons de cette ville(1886). Son action favorable(1888), sur demande du cardinal Gibbons, envers les Chevaliers du Travail lui valut l'approbation générale. En 1889, il envoya un légat pontifical, Monsignor Satolli, pour le représenter à Washington à l'occasion de la fondation de l'Université Catholique d'Aemérique. La Délégation Apostolique de Washington fut fondée en 1892; la même année parut son encyclique sur Christophe Colomb. En 1893, il participa à l'exposition de Chicago, montée pour commémorer le quatrième centenaire de la découverte de l'Amérique; cette participation eut lieu sous la forme du prêt de précieuses reliques, et par l'envoi de Mgr Satolli pour le représenter. En 1895 il adressa à la hiérarchie des Etats-Unis sa mémorable encyclique Longinqua Oceani Spatia; en 1889 parut sa lettre Testem Benevolentiæ au Cardinal Gibbons sur l'Américanisme; et en 1902, son admirable lettre à la hiérarchie américaine en réponse à leurs félicitations pour son jubilé pontifical. Au Canada, il confirma l'accord passé avec la Province du Québec (1889) pour le règlement de la question des Etablissements Jésuites et, en 1897, il envoya Mgr Merry del Val pour traiter en son nom avec le gouvernement l'odieuse Loi Scolaire du Manitoba. Son nom sera aussi longtemps tenu en bénédiction en Amérique du Sud pour le Premier Concile Pléniaire d'Amérique Latine tenu à Rome (1899), et pour sa noble encyclique aux évêques du Brésil sur l'abolition de l'esclavage(1888).

Au Portugal, le gouvernement cessa de soutenir le schisme de Goa et, en 1886, un concordat fut signé. Des concordats avec le Montenegro(1886) et la Colombie(1887) suivirent. Le Sultan de Turquie, le Shah de Perse, les Empereurs du Japon et de Chine(1885), ainsi que le Negus d'Abyssinie, Menelik, lui envoyèrent des cadeaux royaux et reçurent en retour des cadeaux de sa part. Son intervention charitable auprès du Negus en faveur des Italiens faits prisonniers lors de la malchanceuse bataille d'Adna(1898) échoua en raison de l'attitude adoptée par ceux qui auraient dû se montrer des plus reconnaissants. Il ne parvint pas à établir des relations diplomatiques directes avec la Sublime Porte ni avec la Chine, à cause de la jalousie de la France et sa crainte de perdre son protectorat sur les Chrétiens. Durant les négociations concernant la propriété des églises aux Philippines, Mr Taft, plus tard Président des Etats-Unis, eut l'opportunité d'admirer les plus grandes qualités du pape, comme il le déclara lui-même en une mémorable occasion.

Concernant le Royaume d'Italie, Léon XIII maintint l'attitude protestataire de Pie IX, confirmant ainsi les idées qu'il avait exprimées dans sa pastorale de 1860. Il souhaitait la totale indépendance du Saint-Siège, et par conséquent sa restauration en tant que véritable puissance souveraine. A de nombreuses reprises, lorsque des incidents pénibles éclatèrent dans Rome, il envoya des notes aux différents gouvernements pour pointer l'intolérable position où se trouvait le Saint-Siège par sa sujétion à une puissance hostile. Pour la même raison, il maintint le Non Expedit, ou prohibition contre les Catholiques Italiens qui prenaient part aux élections politiques. Son idée était qu'une fois que les Catholiques auraient cessé de voter, les éléments subversifs du pays prendraient l'avantage, ce qui obligerait le gouvernement italien à négocier avec le Saint-Siège. La suite prouva qu'il se trompait, et l'idée fut abandonnée par Pie X. Une fois, cependant, des négociations officieuses furent initiées entre le Saint Siège et le gouvernement italien par l'entremise de Mgr Carini, Préfet de la Bibliothèque du Vatican et grand ami de Crispi. Mais on ne sait sur quelles bases eurent lieu ces négociations. Du côté de Crispi, il ne pouvait être question de négocier la moindre cession de territoire au Saint-Siège. La France, de plus, alors irritée contre l'Italie à cause de la Triple Alliance, et craignant qu'un rapprochement entre le Vatican et le Quirinal ne serve à augmenter le prestige de son rival, interféra et força Léon à rompre les négociations en menaçant de reprendre les hostilités contre l'Eglise en France. La mort de Mgr Carini peu après cela (25 juin 1895) donna lieu à la rumeur insensée qu'il avait été empoisonné. Le pape Léon ne fut pas moins actif concernant la vie intérieure de l'Eglise. Pour augmenter la piété des fidèles, il soutint, en 1882, le Troisième Ordre de Saint François, dont il modifia sagement les règles en 1883; il institua la fête de la Sainte Famille, et émit le souhait que des sociétés en son honneur fussent fondées partout (1892); nombre de ses encycliques prêchent les bénéfices du rosaire et il encouragea largement la dévotion au Coeur Sacré de Jésus.

Sous Léon, la foi catholique fit de gros progrès; durant son pontificat, deux cent quarante-huit sièges archiépiscopaux furent créés, et quarante-huit vicariats ou préfectures apostoliques. Les Catholiques de rites orientaux firent l'objet d'une attention particulière; il eut la bonne fortune de voir la fin du schisme qui avait éclaté en 1870 entre les Uniates arméniens, et qui prit fin en 1879 par la conversion de Mgr Kupelian et d'autres évêques schismatiques. Il fonda un collège à Rome pour les étudiants ecclésiastiques arméniens (1884) et, en divisant le collège St Anastase, il put confier aux Ruthéniens un collège pour leur nation; déjà en 1882, il avait réformé l'Ordre Ruthénien de Saint Basile; pour les Chaldéens, il fonda à Mossoul un séminaire dont les Dominicains avaient la charge. Dans une mémorable encyclique de 1897, il appela tous les schismatiques d'Orient, les invitant à revenir à l'Eglise Universelle, et fixant des règles pour gouverner les relations entre les différents rites dans les pays de rites mélangés. Même parmi les coptes, ses efforts de réunification portèrent leurs fruits.

Les sciences ecclésiastiques trouvèrent en Léon un patron généreux. Son encyclique Æterni Patris(1880) recommandait l'étude de la philosophie scolastique, particulièrement celle de saint Thomas d'Aquin, mais il ne conseillait pas une étude servile. A Rome, il instaura le Collège Apollinaire, un institut supérieur pour l'étude du Latin, du Grec et des classiques italiens. Sur sa suggestion, un collège de Bohême fut fondé à Rome. A Anagni il fonda et confia aux Jésuites un collège pour tous les diocèses de la Campanie romaine, sur lequel ont pris modèle les séminaires provinciaux ou régionaux désirés par Pie X. Les historiens lui doivent l'ouverture des Archives du Vatican(1883), à l'occasion de laquelle il publia une splendide encyclique sur l'importance des études historiques, dans laquelle il déclare que l'Eglise n'a rien à craindre de la vérité historique. Pour l'administration des Archives et de la Bibliothèque du Vatican, il fit appel à de brillants intellectuels (Hergenröther, Denifle, Ehrle; à plusieurs reprises il essaya de recruter Janssen, mais ce dernier déclina, car il avait à coeur de terminer son Histoire du peuple allemand). Pour le confort des étudiants des archives et de la bibliothèque, il institua une bibliothèque consultative. L'Observatoire du Vatican est aussi une des gloires de léon XIII. Pour pousser les étudiants catholiques à rivaliser avec les non-catholiques dans l'étude des Ecritures, et en même temps pour guider leurs études, il publia le Providentissimus Deus (1893), qui gagna l'admiration même des Protestants, et en 1902 il nomma une Commission Biblique. Aussi, pour protéger des dangers du nouveau style d'apologétique fondée sur le kantisme et connue désormais sous le nom de Modernisme, il avertit en 1899 le clergé français (encyclique Au milieu des sollicitudes) et avant cela, dans une brève adressée au cardinal Gibbons, il pointait du doigt les dangers de certaines doctrines auxquelles on avait donné le nom d'Américanisme (22 janvier 1899). Dans la brève Apostolicæ Curæ(1896) il trancha définitivement la question de l'invalidité des ordres anglicans. Dans plusieurs autres encycliques mémorables il traita des plus sérieuses questions affectant la société moderne. Ce sont des modèles de style classique, de clarté d'exposition et de convaincante logique. Les plus importantes sont: Arcanum divinæ sapientiæ (1880) sur le mariage chrétien; Diuturnum illud (1881), et Immortale Dei (1885) sur le christianisme comme fondement de la vie politique; Sapientiæ christianæ (1890) sur les devoirs du citoyen chrétien; Libertas (1888) sur le vrai sens de la liberté;Humanum Genus (1884) contre la Franc-maçonnerie (il publia aussi d'autres documents portant sur ce sujet).

La civilisation doit beaucoup à Léon pour sa contribution à la question sociale. Dès 1878, dans son encyclique sur l'égalité de tous les hommes, il attaquait l'erreur fondamentale qu'est le socialisme. L'encyclique Rerum novarum (18 mai 1891) mettait en avant avec une profonde érudition les principes chrétiens portant sur les relations entre capital et travail, et donnait une impulsion vigoureuse au mouvement social parmi les lignes chrétiennes. En Italie, particulièrement, un mouvement intense et bien organisé se mit en marche; mais petit à petit, des dissensions apparurent, certains penchant beaucoup trop vers le socialisme et donnant aux mots Démocratie Chrétienne une signification politique, tandis que d'autres erraient en allant à l'extrême opposé. En 1901 parut l'encyclique Graves de Communi, destinée à régler les points controversés. Le mouvement Action Catholique d'Italie fut reconnu, et à l' Opera dei Congressi s'ajouta un second groupe qui adopta pour mot d'ordre l'action économique et sociale. Malheureusement ce dernier ne dura pas longtemps, et Pie X dut créer un nouveau parti qui n'avait pas encore surmonté ses difficiltés internes.

Sous Léon, les ordres religieux se développèrenet merveilleusement; de nouveaux ordres furent fondés, d'anciens ordres se développèrent et, en peu de temps, se remirent des pertes occasionnées par les spoliations injustes dont ils avaient été l'objet. Sur tous les plans religieux et éducatifs, ils avaient prouvé leur utilité dans le réveil et le renforcement de la vie chrétienne dans tout le pays. Pour leur meilleure direction, de sages constitutions furent publiées, des réformes furent entreprises; des ordres comme celui des Franciscains ou des Cisterciens qui, dans le passé, s'étaient divisés en sections, furent unifiés de nouveau ; et les Bénédictins se virent placer sous la direction d'un primat, qui résidait au collège St Anselme, fondé à Rome sous les auspices du pape Léon(1883). Des règles furent publiées concernant les membres des ordres religieux qui s'étaient sécularisés.

En droit canon, le pape Léon ne fit pas de changement radical, toutefois aucune partie n'échappa à sa vigilance, et des codifications opportunes furent posées quand les besoins de l'époque s'en faisaient sentir. Globalement, son pontificat de vingt-cinq ans fut certainement, dans ses succès extérieurs, l'un des plus brillants. Il est vrai que la paix générale entre les nations favorisa son action; Les peuples étaient fatigués de l'anticléricalisme qui avait conduit les gouvernements à oublier leur véritable fonction, c'est à dire le bien-être des administrés; et de l'autre côté, des hommes d'Etat prudents craignaient que la restauration ne parût excessive aux éléments subversifs de la société. Léon lui-même usa de tous les moyens pour éviter les frictions. Ses trois jubilés (le jubilé d'or de sa prêtrise et de son épiscopat, et le jubilé d'argent de son pontificat) montrèrent la sympathie populaire dont il jouissait. De plus, son apparition aux réceptions du Vatican comme à Saint-Pierre fut toujours l'occassion de manifestations d'enthousiasme. Léon était loin d'avoir une santé robuste, mais la méthodique régularité de sa vie le conservait en bonne santé. Ce fut un travailleur infatigable, et il attendait, de tous ceux qui travaillaient avec lui, bien plus qu'un effort ordinaire. Les conditions matérielles du Saint-Siège ne lui permirent pas de faire grand chose pour le domaine artistique, mais il rénova l'abside du la Basilique du Latran, reconstruisit son presbytère, et fit peindre quelques salles du Vatican.


BACH, Leonis XIII Carmina. Inscriptiones, Numismata (1903), tr HENRY (Philadelphie); Acta Leonis XIII, 26 vols. (Rome, 1878-1903); Scelta di atti apostolici del card. Pecci (Rome, 1879); Conventiones de rebus ecclesiasticis (14 vols., Rome, 1878-93); biographies par O'REILLY (1886); T'SERCLAES (3 vols., Paris, 1894-1906); SCHNEIDER (1901); JUSTIN MCCARTHY (Londres, 1896); FUREY (New-York, 1903); SPAHN (1905); JEAN DARRAS (Paris, 1902); GUILLERMIN (Paris, 1902); BOYER DAGEN, La Jeunesse de Léon XIII (Tours, 1896); IDEM, La Prélature de Léon XIII (ibid., 1900); DE GERMINY, La Politique de Léon XIII (Paris, 1902); LEFEBVRE DE BÉHAINE, Léon XIII et le prince Bismarck (Paris, 1898); GEFFKEN, Léon XIII devant l'Allemagne (Paris, 1896); DE CESARE, Il conclave di Leone XIII (3rd ed., Città di Castello, 1887); BONACINA, Continuazione della storia eccl. di Rohrbacher e di Balan (Turin, 1899); DE MEESTER, Leone XIII e la chiesa greco (Rome, 1905); PROTZNER, Die Entwickelung des kirchlichen Eherechts unter Leo XIII (Salzbourg, 1908). voir aussi The Great Encyclicals of Leo XIII, ed. WYNNE (New-York, 1902).

U. BENIGNI
Tiré de "Catholic Encyclopedia", copyright © 1913 by the Encyclopedia Press, Inc. Traduction française : Bertrand Blochet, janvier 2016.