Nicolas V (1447 - 1455)

Tirée du Catholic Encyclopedia, Londres, 1913
Nicolas V

(TOMMASO PARENTUCELLI)

Un nom à ne jamais mentionner sans révérence par tout amoureux des lettres; né à Sarzana en Ligurie le 15 novembre 1397; décédé à Rome le 24-25 mars 1455. Alors qu'il était encore jeune il perdit son père, un pauvre mais talentueux médecin, et fut ainsi empêché de parfaire ses études à Bologne. Il devint tuteur des familles Strozzi et Albizzi à Florence, où il fit la connaissance des grands intellectuels humanistes du temps. En 1419 il retourna à Bologne, et trois ans plus tard reçut sa maîtrise de théologie. Le saint évêque de Bologne, Niccolo Albergati le prit alors à son service. Pendant plus de vingt ans, Parentucelli fut le factotum de l'évêque et dans ce rôle, il put se permettre de s'adonner à sa passion de l'architecture ainsi qu'à celle de collectionneur de livres. Contrairement à de nombreux bibliophiles, il était aussi accoutumé au contenu de ses livres qu'à leur reliure et à leur valeur. Quelques-uns d'entre eux nous ont été conservés, et contiennent beaucoup d'annotations de sa belle écriture. Ses connaissances étaient de la nature encyclopédique plutôt habituelle pour cette époque où les érudits s'efforçaient d'argumenter de omni re scibili. Son esprit, toutefois, était plus réceptif que productif. Néanmoins, il savait faire bon usage de ce qu'il étudiait, comme il le montra au Concile de Florence, où sa familiarité avec la patristique et la scolastique lui donna une place prééminente dans les discussions avec les évêques grecs. Il accompagna Albergati dans diverses missions diplomatiques, notamment en France, et se montrait toujours à l'affût des livres beaux et rares. Eugène IV souhaita s'attacher les services d'un si brillant esprit, mais Parentucelli resta fidèle à son patron. A la mort de ce dernier, il fut nommé comme son successeur au siège de Bologne, mais fut incapable d'en prendre possession en raison de l'anarchie qui régnait dans la ville. Cela l'amena à prendre la charge de diverses missions diplomatiques pour le compte du pape Eugène à travers l'Italie et l'Allemagne, missions dont il s'acquitta avec un tel succès qu'elles lui valurent une barrette de cardinal (décembre 1446). Au début de l'année suivante, Eugène mourut et Parentucelli fut élu à sa place, prenant le nom de Nicolas en souvenir de reconnaissance pour Niccolo Albergati (6 mars 1447).

Dès que le nouveau pontife fut fermement installé sur son trône, on ressentit qu'un esprit nouveau était venu à la papauté. Il n'y avait alors plus de danger de schisme, et le Concile de Constance avait perdu toute influence. Nicolas put se consacrer à l'accomplissement des buts qui étaient ceux de sa vie et qui avaient été les moyens de son ascension jusqu'à son actuelle éminente position. Il entreprit de faire de Rome le site de monuments splendides, le foyer de la littérature et des arts, le rempart de la papauté, et la digne capitale du monde chrétien. Son premier soin fut de renforcer les remparts et de restaurer les églises dans lesquelles se tenaient les stations. Il prit ensuite en mains le nettoyage et le pavement des rues. Rome, jadis fameuse pour le nombre et la magnificence de ses aqueducs, était devenue presque entièrement dépendante du Tibre et de puits et citernes pour son approvisionnement en eau . L' « Aqua Virgo », construit à l'origine par Agrippa, fut restauré par Nicolas et se trouve jusqu'à ce jour le plus prisé des Romains, sous le nom d'« Acqua Trevi ». Mais les travaux auxquels il consacra le plus d'attention furent ceux de la reconstruction de la Cité Léonine, le Vatican et la Basilique Saint-Pierre. Sur ce point, comme en un centre, les gloires de la papauté devaient être concentrées. Nous ne pouvons ici entrer dans une description des nobles desseins qu'il entretint (cf Pastor, Histoire des Papes, II, 173 sqq.). La basilique, le palais et la forteresse des papes ne sont pas aujourd'hui ce qu'il aurait voulu qu'elles fussent, mais leur splendeur actuelle est due dans une mesure non négligeabe aux nobles aspirations de Nicolas V. Il a été sévèrement jugé pour avoir démoli une partie de l'ancienne basilique Saint-Pierre et planifié la destruction de ce qu'il en restait. Il justifia cette action par le fait que les bâtiments étaient sur le point de tomber en ruines (Müntz, Les Arts à la Cour des Papes, p. 118); mais la presque identique ancienne basilique de Saint-Paul-Hors-Les-Murs fut préservée par de judicieuses restaurations jusqu'à sa destruction par le feu en 1823. La vénération du pontife pour l'antiquité peut avoir décidé de son désir de construire un édifice plus en harmonie avec le goût classique de l'école de la Renaissance, dont il fut lui-même un adhérent si ardent. Toutefois, on ne peut que le louer pour les travaux qu'il a entrepris au Palais du Vatican. En fait c'est lui qui le premier en fit la digne résidence des papes. Quelques-unes de ses constructions subsistent encore, notamment le côté gauche de la cour de St Damase et la chapelle de St Laurent, décorée par les fresques de Fra Angelico.

Bien que protecteur des arts dans toute leur variété, c'est à la littérature qui'il accorda ses plus hautes faveurs. Son amour des livres, qu'il avait depuis toujours, et son plaisir à éprouver la compagnie des intellectuels pouvaient maintenant être pleinement satisfaits. Ses prédécesseurs immédiats considéraient les humanistes avec quelque suspicion; Nicolas les accueillait au Vatican comme des amis. Emporté par son enthousiasme pour la Nouvelle Connaissance, il leur passa toute irrégularité dans leur morale ou leurs opinions. Il accepta la dédicace d'un ouvrage de Poggio, dans lequel Eugène était décrit comme un hypocrite; Valla, le Voltaire de la Renaissance, fut nommé notaire apostolique. En dépit des exigences financières de ses projets architecturaux, il se montra toujours généreux envers les intellectuels dans le besoin. Si quelqu'un d'entre eux refusait ses largesses, il disait: « Ne refusez pas; vous n'aurez pas toujours un Nicolas parmi vous ». Il créa un grand service au Vatican pour la traduction des classiques grecs, afin que tous puissent se familiariser au moins avec les sujets de ces chefs-d'oeuvre. « Nul département de littérature ne lui doit autant que l'histoire: Par lui furent introduit en Europe occidentale deux grands modèles inégalés de composition historique, l'oeuvre d'Hérodote et celle de Thucydide. Par lui aussi nos ancêtres furent familiarisés pour la première fois avec la grâcieuse et lucide simplicité de Xénophon et avec le bon sens humain de Polybius » (Macaulay, discours à l'université de Glasgow). Le couronnement de son pontificat fut la création de la bibliothèque du Vatican. Nul souverain laïc n'eut l'opportunité de collecter des livres comme purent le faire les papes. Les agents de Nicolas fouillèrent les monastères et les palais de tous les pays d'Europe. De précieux manuscrits, qui auraient été dévorés par les vers ou qui auraient pris le chemin des fournaises, furent sauvés des mains de leurs ignorants propriétaires et somptueusement hébergés au Vatican. De cette façon il accumula cinq mille volumes pour un coût de plus de quarante mille scudi. « Sa plus grande joie était de parcourir sa bibliothèque, rangeant les livres et feuilletant leurs pages, admirant les somptueuses reliures, et prenant plaisir à contempler ses propres armes estampillées sur ceux qui lui avaient été dédiés, et s'arrêtant à la pensée de la gratitude que les générations futures d'intellectuels entretiendraient envers leur bienfaiteur. C'est ainsi qu'on le voit peint dans l'une des salles de la bibliothèque du Vatican, employé à ranger ses livres » (Voigt, cité par Pastor, II,213)

Son dévouement à l'art et à la littérature ne le détournait pas pour autant des devoirs de sa charge comme tête de l'Eglise. Par le concordat de Vienne (1448) il assura la reconnaissance des droits pontificaux concernant l'épiscopat et les bénéfices. Il amena aussi à la soumission le dernier des antipapes, Félix V, et à la dissolution du synode de Bâle (1449). Conformément à son principe général d'impressionner l'esprit populaire par des signes extérieurs et visibles, il proclama un jubilé qui fut le symbole marquant de la fin du schisme et de la restauration de l'autorité des papes (1450). De grandes foules s'assemblèrent à Rome pendant la première partie de l'année; mais quand les chaleurs commencèrent, la peste qui avait ravagé les pays du nord des Alpes fit de terribles hécatombes parmi les pèlerins. Nicolas fut pris de panique; il se précipita hors de la ville ravagée en fuyant de château en château dans l'espoir d'échapper à l'infection. Dès que la pestilence s'arrêta, il retourna à Rome, et reçut la visite de nombreux princes allemands et de prélats qui avaient longtemps été partisans des décrets des conciles de Bâle et de Constance. Mais une autre terrible calamité assombrit les réjouissances générales. Plus de deux cents pèlerins perdirent la vie dans l'écroulement du pont Saint-Ange, quelques jours avant Noël . Nicolas érigea deux chapelles à l'entrée du pont, où la messe devait être dite chaque jour pour le repos des âmes des victimes.

A cette occasion, comme lors des jubilés précédents, d'importantes sommes d'argent convergèrent vers le trésor de l'Eglise, permettant ainsi au pontife de poursuivre ses desseins de promotion des arts et des lettres, ainsi que d'aider les pauvres. Comme le jubilé était la preuve que Rome était le centre vers lequel convergeait tout le monde chrétien, Nicolas, en conséquence, envoya ses légats dans les différents pays pour y affirmer son autorité et mettre à bien la réforme des abus. Le cardinal d'Estouteville fut envoyé en France, le cardinal Nicolas de Cusa, l'un des hommes les plus dévôts et les plus érudits de son temps, fut envoyé en Allemagne du nord et en Angleterre; et le héros franciscain, Saint Jean Capistran, en Allemagne du Sud. Ils tinrent des synodes provinciaux et autres, et des assemblées du clergé régulier, au cours desquels des décrets pléniers furent passés. Nicolas de Cusa et Saint Jean prêchèrent la parole en toute circonstance, produisant par là de merveilleuses conversions aussi bien parmi le clergé que parmi les laïcs. S'ils ne parvinrent pas à détruire les germes de la révolte protestante, ils retardèrent certainement pour un temps le mal qui gagnait, et réduisirent sa sphère d'influence. Il faut noter que Cusa n'atteignit jamais l'Angleterre, et que d'Estouteville initia le procès de réhabilitation de la bienheureuse Jeanne d'Arc. L'autorité restaurée du Saint-Siège fut ensuite manifestée par le couronnement de Frédéric III comme souverain du Saint-Empire Romain, le premier de la maison des Habsbourg élevé à cette dignité, et le derniers des empereurs couronnés à Rome (1452).

Pendant ce temps les propres sujets du pontife lui causaient beaucoup d'anxiété. Stefano Porcaro, un habile intellectuel et politicien, qui avait joui des faveurs de Martin V et d'Eugène IV, fit plusieurs tentatives pour installer une république dans Rome. Par deux fois il fut pardonné et pensionné par le généreux Nicolas, qui ne voulait pas sacrifier un tel ornement de la Nouvelle Connaissance. Finalement, il fut arrêté à la veille d'un troisième complot, et condamné à mort en janvier 1453. Une profonde obscurité descendit alors sur le pontife. Ses magnifiques desseins pour la gloire de Rome et son gouvernement débonnaire n'étaient pas venus à bout de l'esprit de rébellion. Il conmmença à assembler des troupes, et ne se déplaçait plus sans une forte garde rapporchée. Sa santé, par ailleurs, commença à souffrir sérieusement, bien qu'il ne fût pas du tout un vieil homme. Et avant que la conspiration ne fût entièrement matée, il fut pris par un coup de froid dont il ne se releva jamais. Nous avons vu quel rôle éminent il joua dans le concile de Florence. La soumission des évêques grecs n'avait pas été sincère. A leur retour à Constantinople la plupart d'entre eux rejetèrent les décrets du concile et se déclarèrent pour la poursuite du schisme. Eugène IV essaya en vain de rassembler les nations occidentales contre la constante progression des Turcs. Quelque aide fut fournie aux républiques de Gênes et Venise; mais la Hongrie et la Pologne, plus directement menacées, founirent le gros des forces. Une victoire à Nish(1443) avait été suivie par deux terribles défaites (Varna, 1444 et Kosovo, 1449). Toute la péninsule des Balkans, excepté Constantinople, était maintenant à la merci des infidèles. L'empereur, Constantin XII, envoya à Rome des messages implorant le pape de rassembler les peuples chrétiens pour venir à son aide. Nicolas lui rappela sévèrement les promesses faites à Florence, et insista sur le fait que les termes de l'union devaient être observés. Néanmoins la peur que les Turcs n'attaquassent l'Italie s'ils parvenaient à s'emparer du rempart oriental, poussa le pontife à agir – en particulier lorsque l 'empereur se déclara prêt à accepter les décrets du concile. En mai 1452, le cardinal Isidore, un enthousiaste patriote grec, fut envoyé comme légat à Constantinople. Une cérémonie solennelle en l'honneur de l'union fut célébrée le 12 décembre 1452 avec des prières pour le pape et pour le patriarche, Gregorius. Mais le clergé et la populace chassèrent les uniates et déclarèrent qu'ils préfèreraient se soumettre au turban du sultan turc plutôt qu'à la tiare du pontife romain. Après de nombreuses péripéties et délais, une force de dix galères papales et de nombreux vaisseaux fournis par Naples, Gênes et Venise, appareilla pour l'Orient, mais avant qu'ils eurent atteint leur destination, la cité impériale tomba et l'Empereur Constantin n'était plus (29 mai 1453). Quelle qu'ait pu être la lenteur de Nicolas dans cette affaire – et nous avons vu qu'il avait de bonnes raisons pour ne pas venir au secours des Grecs – il ne perdit alors plus une minute. Il adressa une bulle de croisade à toute la chrétienté. Toute sortes d'indulgences, spirituelles et temporelles, furent promises à tous ceux qui prendraient part à la guerre sainte. Les princes furent exhortés à enterrer leurs différends et à s'unir contre l'ennemi commun. Mais les jours de la chevalerie n'étaient plus: La plupart des nations ne tinrent aucun compte de la missive pontificale; quelques-unes d'entres elles, comme Gênes et Venise, sollicitèrent même l'amitié des infidèles.

L'obscurité qui était tombée sur Nicolas après la conspiration de Porcaro augmenta encore quand il réalisa que sa voix de mise en garde n'était pas écoutée. La goutte, la fièvre et d'autres maladies l'avertirent que sa fin arrivait. Convoquant autour de lui les cardinaux, il leur délivra le fameux discours dans lequel il leur exposait les causes pour lesquelles il avait travaillé, et leur énuméra avec un orgueil pardonnable les nobles travaux qu'il avait accomplis (Pastor, II, 311). Il mourut la nuit du 24 au 25 mars 1455 et fut enterré à Saint Pierre, à côté d'Eugène IV. Sa splendide tombe fut enlevée par Paul IV et déplacée dans la crypte, où l'on peut encore en voir quelques parties. Son épitaphe, la dernière à commémorer un pape, fut écrite par Aeneas Sylvius, devenu plus tard le pape Pie II.

Nicolas était de petite stature et de faible constitution. Ses traits étaient émaciés; son teint était pâle, ses yeux noirs et perçants. Il était d'un caractère vif et impétueux. Un érudit plus qu'un homme d'action, il sous-estimait les difficultés, et se montrait impatient quand il n'était pas immédiatement compris et obéi. En même temps, il était avenant et chaleureux, et accordait volontiers audience à ses sujets. Il fut un homme d'une piété sincère, simple et sobre dans son allure. Il fut totalement exempt de népotisme, et se montra d'un grand soin dans le choix des cardinaux. Nous pouvons dire en conclusion que les buts élevés, les goûts intellectuels et artisitiques et la noble générosité de Nicolas forment une des plus brillantes pages de l'histoire des papes.


PLATINA, Lives of the Popes (traduction anglaise, Londres); VESPASIANO DA BISTICCI, Vite di uomini illustri del secolo XV (Rome, 1839); SFORZA, Ricerche su Niccolò V (Lucca, 1884); MÜNTZ, Les Arts à la cour des papes pendant le xve et le xvie siècle (Paris, 1878-9); PASTOR, History of the Popes, II, 1-314, très complet et bien documenté (trad. ang., Londres, 1891); GREGOROVIUS, Gesch. der Stadt Rom (Stuttgart, 1894); REUMONT, Gesch, der Stadt Rom, III (Berlin, 1867-70); CREIGHTON, History of the Papacy, III (Londres, 1897); GUIRAUD, L'église romaine et les origines de la renaissance (Paris, 1904); MILMAN, History of Latin Christianity, VIII (Londres, 1867).

T. B. SCANNELL.
Tiré de "Catholic Encyclopedia", copyright © 1913 by the Encyclopedia Press, Inc. Traduction française : Bertrand Blochet, Septembre 2004.