Urbain IV (1261 - 1264)

Tirée du Catholic Encyclopedia, Londres, 1913
Urbain IV

(JACQUES PANTALEON)

Régna de 1261 à 1264; fils d'un cordonnier français, né à Troyes, probablement dans les dernières années du douzième siècle, mort à Pérouse le 2 octobre 1264. Il devint chanoine de Laon puis archidiacre de Liège, attira l'attention d'Innocent IV au concile de Lyon (1245) et en 1247 il fut envoyé en mission en Allemagne. Là, son principal travail fut la restauration de la discipline ecclésiastique en Silésie et la réconciliation des Chevaliers Teutoniques avec leurs vassaux prussiens. Il devint archidiacre de Laon deux ans plus tard et, en 1251, il fut envoyé en Allemagne du Nord avec le mandat d'obtenir des soutiens à la cause de Guillaume de Hollande, le candidat papal à l'empire. Il fut nommé évêque de Verdun en 1253 et Patriarche de Jérusalem en 1255, en une époque de grandes difficultés et de détresse pour les chrétiens de Terre Sainte. A la mort d'Alexandre IV (25 mai 1261) il était rentré en Occident et se trouvait à Viterbe. Après un conclave de trois mois, prolongé par les jalousies des huit cardinaux qui composaient tout le Sacré Collège, le Patriarche de Jérusalem fut élu le 29 août 1261. Alexandre IV, le plus faible et le plus pacifique des pontifes à s'être engagés dans la lutte contre la maison impériale d'Allemagne, avait laissé deux lourdes tâches à son successeur: Arracher la Sicile aux Hohenstaufen et restaurer en Italie l'influence que le Saint Siège avait perdue par son indécision. L'Empire Latin de Constantinople touchait à sa fin avec la prise de la ville par les Grecs un quinzaine de jours avant l'élection d'Urbain, et pendant un temps il tenta une croisade pour le rétablir; mais il sentit bien vite que l'ampleur des tâches à accomplir à domicile l'empêchait de porter au loin ses efforts. En 1268, Conradin, le dernier des Hohenstaufen, mourut à Naples sur l'échafaud; C'est l'action d'Urbain IV d'avoir appelé Charles d'Anjou à prendre les armes contre Manfred qui amena ce résultat. « Le fait, dit Ranke, qu'Urbain IV fut l'organisateur de cette opération le place parmi les papes importants. »

Son expérience des affaires et son caractère personnel l'avaient rendu apte à jouer son rôle. Il avait reçu une excellente éducation et il était actif, capable, plein de jugement et toujours prêt pour tout travail qui se présentait à lui. Sa vie était bien remplie, et pourtant les affaires n'y avaient pas étouffé la piété. « Le pape fait ce qu'il veut » rapporte un ambassadeur de Sienne, « Il n'y a pas eu depuis Alexandre III de pape si énergique en parole ni en action... Il n'y a pas d'obstacle à sa volonté...Il fait tout par lui-même sans prendre conseil » (Pflug-Harttung, Iter Italicum, 675). Si son règne avait été plus long, il aurait été une des figures les plus marquantes de l'histoire de la papauté. Le grand adversaire d'Urbain fut Manfred, fils de Frédéric II, usurpateur de la couronne de Sicile. Le don principal de Manfred était le tact; comme administrateur, il disposait du système hautement centralisé de son père, mais comme guerrier, il manquait de hardiesse et d'esprit de décision. Après la bataille de Montaperti, il devint le héros de la moitié de l'Italie, le centre du parti des Gibelins et de toute opposition à la papauté. Il était anxieux d'obtenir la paix et la reconnaissance du pape, et Urbain put le tenir en haleine pendant toute la longue période de négociation avec Charles d'Anjou. En moins d'un an après son élection, le pape avait fait quatorze nouveaux cardinaux. Parmi ceux-là, six étaient des parents ou des obligés des huit qui l'avaient élu, mais sept autres étaient des Français, parmi lesquels son propre neveu ainsi que trois anciens conseillers de Saint Louis. Ainsi Urbain était assuré de la majorité dans le Sacré Collège, mais il fit naître un parti français qui fut le principal facteur de la politique ecclésiastique durant tout le reste du treizième siècle, et finit par constituer au quatorzième quasiment tout le Sacré Collège. Parmi les nouveaux cardinaux se trouvaient trois futurs papes, Clément IV, Martin IV et Honoré IV, qui allaient prendre la plus grande part dans l'accomplissement et la défense de l'oeuvre d'Urbain.

Le premier pas d'Urbain vers la restauration de son pouvoir en Italie fut de remettre en ordre les finances et payer les dettes de ses prédéceseurs. Il changea les banquiers de la Chambre Apostolique, employant une firme de Sienne dont les services contribuèrent beaucoup au succès de ses plans. La politique italienne d'Urbain donne une image complète de sa stature d'homme d'Etat – parfois astucieux et diplomate, mais marqué par une prédilection pour les mesures énergiques. Il souleva des dissensions entre les villes gibelines rivales, et par un usage habile du droit généralement reconnu au Saint Siège de déclarer nulle et non avenue toute obligation envers les personnes excommuniées, il fut à même de jeter la confusion dans leurs affaires commerciales. Il sut établir un fort ascendant sur ses partisans et suscita un nouveau parti de Guelfes qui lui était dévoué par intérêt personnel, qui apporta notamment à Charles d'Anjou le soutien financier nécessaire sans lequel son expédition aurait échoué. Dans les Etats Pontificaux, de nouveaux officiers furent nommés, des points importants fortifiés, et le système défensif d'Innocent III restauré. A Rome, Urbain obtint la reconnaissance de sa souveraineté, mais il ne se risqua jamais à visiter la ville. En Lombardie, son acte le plus important fut le renforcement de l'alliance traditionnelle entre le Saint Siège et la maison d'Este. Vers la mi-1263, les résultats généraux de la politique italienne (Sicile exceptée) d'Urbain montraient une restauration presque complète de l'ordre dans les Etats Pontificaux, l'affaiblissement des alliés de Manfred en Lombardie, et en Toscane la résurrection des Guelfes qui avaient été écrasés.

Un conquérant étranger était nécessaire à la Sicile pour obtenir l'expulsion de Mandred, car après la défaite d'Alexandre IV à Foggia (20 août 1255), tout espoir d'une reconquête par les troupes pontificales était perdu. En 1252, Innocent IV avait octroyé la couronne de Naples à Edmond, second fils du roi d'Angleterre Henry III; mais le roi était trop occupé dans son propre pays et il était lui-même trop prodigue pour permettre à son fils de s'embarquer dans une très coûteuse aventure sicilienne. Charles d'Anjou, bien qu'il eût refusé l'offre d'Innocent IV, avait et le pouvoir et l'ambition nécessaires pour une pareille entreprise. Les scrupules de Saint Louis quant au droit de Conradin et d'Edmond furent emportés, et bien qu'il refusât la couronne pour lui-même ou pour aucun de ses fils, il permit finalement à son frère de prendre cette offre. Dans l'esprit du saint roi, l'expédition de Sicile apparaissait comme un préliminaire à une grande croisade: il vit que la Sicile pouvait, entre les mains d'un prince français, constituer le point de départ idéal. Cependant, Louis avait été désireux d'obtenir la paix entre le pape et Manfred, et même le pape sembla prêt pendant un temps à le reconnaître comme roi de Sicile, mais finalement les négociations échouèrent. Urbain fit son affaire de prouver que la faute en revenait à son adversaire, car l'opinion européenne était occupée par ce combat dans lequel de grands princes comme Alphonse d'Aragon et Baudoin, l'empereur Latin exilé de Constantinople, étaient intervenus en faveur de la paix. C'est vers mai 1263 que Saint Louis se décida et, peu après, l'envoyé de Charles d'Anjou apparut à Rome. Les principales conditions fixées par Urbain étaient les suivantes: La Sicile ne doit jamais être unie à l'empire; son roi doit payer un tribut annuel, prêter serment de fidélité au pape, et s'abstenir d'acquérir des territoires dans le nord de l'Italie; la succession elle-même se trouvait aussi strictement réglentée. Le traité, en fait, «devait être le dernier maillon d'une longue chaîne d'actes qui avaient abouti à la suzeraineté du Saint Siège sur la Sicile» (Jordan, 443)

Les négociations traînèrent en longueur tant que le pape ne ressentait pas le besoin aigü d'une intervention française en Italie, mais en mai 1264, les chances de l'Eglise menaçant de décliner rapidement face à l'activité intense et fructueuse des gibelins, Urbain dépêcha le cardinal français Simon de Brion comme légat avec pouvoir de concéder certains points en discussion: il dut toutefois insister sur le fait que Charles ne pourrait perpétuellement rester en position de sénateur de Rome; les voeux d'une croisade en Terre Sainte se muèrent en voeux pour une croisade contre Manfred et ses Sarrasins, qui devait être prêchée en France et en Italie. La position d'Urbain devenait chaque jour plus menaçante, en dépit de l'incompréhensible inactivité de Manfred. Il craignait une attaque simultanément par le nord et le sud, et même des tentatives d'assassinat contre lui et Charles d'Anjou par les émissaires du prétendu allié de Manfred, le « Vieux de la Montagne ». En août, les dernières objections de Saint Louis au traité furent levées, et diverses concessions furent accordées aux exigences de Charles. Le légat tint plusieurs synodes pour obtenir du clergé français les dîmes accordées par le pape pour l'expédition. En Italie, la fortune continuait à sourire aux gibelins; une armée de guelfes fut défaite en Patrimonie et Lucca passa à l'ennemi. Les intrigues de Sienne menaçaient la sécurité d'Urbain à Orvieto, et le 9 septembre il partit pour Pérouse, où il mourut.

« Ainsi l'homme, dont les audacieuses intiatives allaient influencer si grandement le destin de trois grands pays, en mettant fin à la plus glorieuse période de l'Allemagne médiévale par la ruine des Hohenstaufen, en introduisant en Italie une nouvelle dynastie et en orientant la politique française dans une direction jusqu'alors inconnue, quitta la scène avant d'avoir pu mesurer les conséquences de ses actes, à l'heure même où les négociations, initiées dès son accession au trône et poursuivies durant tout son règne, allaient toucher leur accomplissement. » (Jordan, op. cit., 513).

Si la façon dont Urbain traita Manfred peut paraître dure et peu scrupuleuse, il faut se souvenir combien l'Eglise avait souffert entre les mains des Hohenstaufen, dès les jours de Frédéric Ier. Aux yeux de la loi féodale, Manfred était un usurpateur sans droit: Il avait honteusement dérobé la couronne à son neveu Conradin, et même ce neveu ne pouvait hériter d'un grand-père qui avait été privé de son fief à cause de sa rébellion contre son suzerain. A cette époque, également, le gouvernement papal, en raison de sa faiblesse même, était au côté de la liberté municipale, tandis que les Hohenstaufen avaient, en Sicile, substitué à la hiérarchie aristocratique un despotisme bureaucratique soutenu par les armes de leurs alliés Sarrasins.

Deux autres points de la politique d'Urbain doivent être mentionnés: Ses négociations avec l'empire byzantin et avec l'Angleterre. Les desseins de Manfred sur les territoires du Paléologue, ainsi que la tentative secrète de l'exilé Baudouin de réconcilier Manfred et Saint Louis, fit de l'empereur grec, politiquement tout au moins, l'allié naturel d'un pape craignant la montée de la puissance du roi sicilien. Urbain rechercha une entente avec Michel Paléologue, et ici aussi il imprima sa direction à la politique pontificale, la mettant sur la voie qui menait au traité (bien qu'il restât sans effet) de Lyon en 1274. En Angleterre, les collecteurs d'impôts d'Urbain étaient excessivement occupés et, comme Saint Louis, il soutint Henry III contre les barons. Il dispensa le roi de sa promesse d'observer les Provisions d'Oxford, déclara illégaux les serments pris contre lui, et condamna la révolte des barons. Il fut enterré à la cathédrale de Pérouse. La Fête du Corps du Christ fut instituée par Urbain IV.


RAYMUND WEBSTER
Tiré de "Catholic Encyclopedia", copyright © 1913 by the Encyclopedia Press, Inc. Traduction française : Bertrand Blochet, Avril 2004.